Délire néocolonial : quand Paris réinvente l’histoire au pays de l’uranium

L'uranium au Niger

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Il y a des jours où la presse française atteint des sommets de voltige mentale qui forcent l’admiration. Prenez cet article du Point (oui, encore eux), intitulé avec un frisson d’épouvante surjouée : « En Algérie, la tentation d’une fuite en avant militaire ». On croirait lire un vieux scénario de la Guerre froide réchauffé au micro-ondes par un éditorialiste en mal de sensations fortes.

Selon notre brillant plumitif, l’envoi de troupes ou de matériel algérien au Niger pour sécuriser les frontières ou stabiliser la région serait l’événement stratégique du siècle, comparable ni plus ni moins à la décennie noire. Rien que ça ! Rien sur les décennies de pillage de l’uranium nigérien par Areva/Orano sous protection de la françafrique, bien sûr. Non, le grand danger pour l’univers, c’est l’Algérie qui bouge le petit doigt hors de ses frontières. L’hôpital qui se moque de la charité, version casquette militaire et bachi-bouzouks journalistiques.

La grande peur du gendarme de salon

L’auteur nous sort la totale : Jean Cocteau, la « machine infernale », la boîte de Pandore, les grands frissons dans le dos. On imagine le journaliste, un café tiède à la main, tremblant à l’idée que l’armée algérienne ose faire ce que les armées occidentales font en toute impunité depuis un siècle : exister et bouger.

L’argumentaire est un chef-d’œuvre de contorsion : quand Paris piétine la souveraineté sahélienne pendant des décennies au nom de la « démocratie » (et surtout des mines d’uranium d’Arlit), c’est de la haute diplomatie humanitaire. Mais quand l’Algérie regarde ce qui se passe chez son voisin du Sud, c’est une « fuite en avant ». La mauvaise foi est tellement épaisse qu’on pourrait la couper au couteau.

Quand la mauvaise foi se prend pour de la géopolitique

C’est ironique, venant d’une feuille de chou qui passe son temps à agiter le chiffon rouge du péril algérien selon les commandes de Paris ou les humeurs de la rédaction. Rebaptiser la réalité pour faire plaisir au prêt-à-penser parisien, c’est un art consommé. Mais réduire les dynamiques régionales à une simple paranoïa de caserne relève soit d’une cécité clinique, soit d’un cynisme de bon aloi. L’auteur de ces lignes aura beau jeu de regarder ailleurs en oubliant que le soutien occidental a longtemps nourri les pires turpitudes de la région.

Le grand paradoxe d’Arlit : la lumière pour Paris, l’obscurité pour le Niger

Pendant plus d’un demi-siècle, les mines d’Arlit et d’Akouta dans le nord du Niger ont alimenté une part importante du parc nucléaire français. À certaines périodes, une ampoule sur trois en France brillait grâce à l’uranium nigérien. Pourtant, le contraste entre la destination du minerai et le sort de ceux qui l’extraient donne la mesure du scandale :

Un pays sous-développé et sous-perfusé : Bien que le Niger ait figuré parmi les producteurs mondiaux d’uranium, il est resté durablement ancré au bas du classement de l’Indice de développement humain (IDH) des Nations unies. La grande majorité de la population locale n’a longtemps même pas eu accès à l’électricité, y compris dans les zones d’extraction minière comme Arlit, où l’énergie produite était locale mais prioritairement réservée aux sites industriels.

L’asymétrie de la valeur ajoutée : Des analyses macroéconomiques de la chaîne de valeur ont souvent souligné qu’une infime portion de la richesse finale générée par l’électricité nucléaire européenne revenait réellement dans les caisses de l’État nigérien. Les contrats, ficelés à l’époque coloniale et post-coloniale, garantissaient des exonérations fiscales massives aux multinationales et des prix d’achat bloqués au détriment des intérêts souverains du Niger.

Le coût écologique et sanitaire : le passif invisible : L’autre angle mort de la présence industrielle occidentale au Sahel concerne la dette environnementale. L’extraction de l’uranium à ciel ouvert ou en souterrain génère des millions de tonnes de résidus radioactifs et de poussières contaminées.

La gestion des stériles : Pendant des décennies, les populations locales ont vécu à proximité immédiate de sites de stockage de déchets peu ou pas sécurisés selon les standards rigoureux appliqués en Europe.

La santé publique et l’opacité : Les associations de défense des droits humains et de l’environnement (comme Greenpeace ou des ONG locales) ont maintes fois documenté la prévalence de maladies respiratoires et de cancers chez les anciens mineurs et les riverains. Les entreprises ont longtemps minimisé ces risques, cultivant une opacité totale sur la contamination des nappes phréatiques dans cette région aride où l’eau est un bien plus précieux que l’or noir ou l’uranium.

La géopolitique de la « sécurité » : le cache-sexe militaire : Pendant des années, le narratif officiel occidental a justifié la présence militaire au Sahel (opérations Serval, puis Barkhane) par la lutte contre le terrorisme jihadiste. Mais pour les populations et les observateurs lucides de la région, cette équation avait un envers géostratégique indissociable : protéger les axes d’approvisionnement et maintenir une zone d’influence directe sur les gisements stratégiques.

L’ingérence déguisée en stabilité : Quand les régimes locaux garantissaient la docilité face aux intérêts extractifs occidentaux, les coups d’état ou les dérives autoritaires trouvaient souvent une forme de mansuétude diplomatique à Paris ou à Bruxelles. En revanche, dès que la souveraineté commence à être invoquée ou que les partenariats se diversifient (vers la Chine, la Russie ou d’autres acteurs), le vernis de la « démocratie » vole en éclats pour laisser place aux foudres de la realpolitik.

Le réveil de la souveraineté : Les soubresauts politiques récents au Sahel et au Niger traduisent précisément un rejet viscéral de cette tutelle. La volonté de nationaliser certains actifs, de dénoncer les accords léserins et de diversifier les alliances (notamment dans la gestion minière) marque la fin de l’impunité pour les monopoles historiques.

Le modèle d’exploitation de l’uranium au Niger a fonctionné pendant des décennies comme une pompe à richesses unilatérale, délocalisant les risques écologiques et sanitaires au Sud tout en capitalisant les profits et la sécurité énergétique au Nord. S’indigner aujourd’hui de la rupture de ce cordon ombilical en invoquant un prétendu « péril » ou une « fuite en avant » des pays africains relève soit d’une amnésie historique coupable, soit d’un cynisme colonial recuit qui refuse d’admettre que le temps du pillage en damier (gant de velours) est bel et bien révolu.

À force de vouloir réécrire l’histoire à coups de métaphores grandiloquentes, Le Point finit par nous offrir un divertissement de premier choix. C’est grotesque, c’est pathétique, mais qu’est-ce que ça fait rire jaune !

L’Algérie sera toujours l’Algérie….

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet

« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »   

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