« En regardant l’aveugle tomber, le sourd oublie sa peine. » Il fallait oser.
Pour répondre à la question palestinienne, certains medias ont désormais trouvé la méthode miracle : inutile de discuter d’histoire, de droit international, de colonisation, d’expulsions, d’occupation, de Jérusalem-Est ou de déplacement de populations. Il suffit de sortir le divan, le stéthoscope et le manuel de psychiatrie de comptoir : L’antisémitisme.
Et voilà que celui qui conteste le récit dominant devient malade. Pratique. Très pratique.
Le procédé est vieux comme les propagandes : si les faits deviennent gênants, pathologisons ceux qui les rappellent.
L’auteur du texte nous explique ainsi que croire au déplacement massif des Palestiniens en 1948 relèverait d’une sorte de « trouble du développement pervers ».
Ah bon ?
Il faudra alors prévenir les Nations unies qu’elles souffrent elles aussi d’un étrange trouble collectif. Car l’ONU estime qu’à la fin de 1949, environ 726 000 Palestiniens avaient été déplacés de leurs foyers pendant la guerre de 1948. Mais qu’importe. Lorsque l’histoire contredit le récit, il suffit apparemment de déclarer l’histoire malade.
Le tour de magie : Hamas = Palestiniens
Et c’est ici que le tour de passe-passe devient particulièrement grossier.
Le commentaire mélange méthodiquement deux réalités distinctes : les attaques commis par le Hamas et la question des droits des Palestiniens.
Personne n’a besoin d’aimer le Hamas pour constater qu’un Palestinien de Jérusalem-Est n’est pas le Hamas.
Un enfant de Gaza n’est pas le Hamas.
Une famille expulsée de sa maison n’est pas le Hamas.
Un agriculteur de Cisjordanie n’est pas le Hamas.
Une vieille dame palestinienne menacée d’expulsion à Silwan n’est pas le Hamas.
Et les centaines de milliers de Palestiniens déplacés en 1948 n’étaient certainement pas une armée clandestine du Hamas, organisation créée des décennies plus tard.
C’est pourtant cette confusion intellectuelle qui permet de transformer toute revendication palestinienne en prolongement imaginaire du 7 octobre. Magnifique mécanisme.
On prend une population entière, on lui colle une organisation armée sur le front, puis on prétend avoir expliqué son histoire. C’est moins de l’analyse que du recyclage politique.
Le Hamas a–t-il commit des crimes ?
Le 7 octobre a fait des victimes civiles israéliennes. Les accusations concernant des meurtres, des prises d’otages et des violences sexuelles doivent être examinées avec sérieux, comme toute violation grave du droit international. Mais constater cela ne dispense personne d’examiner les autres faits. C’est même exactement l’inverse.
Un crime ne fait pas disparaître un autre crime.
Une victime israélienne ne devient pas moins victime parce qu’une victime palestinienne existe. Et une victime palestinienne ne devient pas moins victime parce que le Hamas existe. C’est pourtant cette logique élémentaire que le commentaire semble vouloir abolir. Il faudrait donc choisir son indignation ?
Non. La morale à géométrie variable n’est pas une morale.
Le « déni de réalité » a parfois de curieuses préférences
Le plus savoureux reste cette accusation de « négationnisme ». Car nier le 7 octobre est effectivement absurde. Mais transformer toute contestation de la politique israélienne en négation du 7 octobre l’est tout autant. On peut condamner sans ambiguïté les crimes du Hamas et parler de la dépossession palestinienne. On peut reconnaître les victimes israéliennes et parler des victimes palestiniennes. On peut condamner les violences sexuelles et discuter des responsabilités politiques et militaires israéliennes.
On peut reconnaître la réalité historique du peuple juif sans effacer celle du peuple palestinien. Cela s’appelle simplement refuser le choix entre deux mémoires.
Et puis arrive Gaza…
L’auteur affirme que considérer que des crimes relevant du génocide peuvent être commis à Gaza serait une « croyance manifestement fausse ». Là encore, la réalité juridique est légèrement moins confortable que cette assurance péremptoire.
La Cour internationale de Justice n’a pas déclaré, dans son ordonnance de janvier 2024, qu’un génocide était définitivement établi. Mais elle n’a certainement pas balayé l’accusation comme une « illusion ».
Elle a considéré que certains des droits invoqués par l’Afrique du Sud au titre de la Convention sur le génocide étaient plausibles et a ordonné à Israël de prendre des mesures conservatoires, notamment pour prévenir les actes entrant dans le champ de la Convention et permettre l’accès à l’aide humanitaire.
La Cour a ensuite réaffirmé ces mesures et demandé des dispositions supplémentaires face à la détérioration des conditions de vie et au risque de famine.
Alors, bien sûr, on peut discuter de la qualification juridique finale. C’est même indispensable. Mais transformer cette discussion judiciaire en diagnostic psychiatrique de ceux qui l’évoquent relève d’une curieuse conception du débat intellectuel. Le tribunal n’a pas encore rendu son verdict final, par fuite des accusés ? Très bien. Mais cela ne transforme pas automatiquement tous ceux qui posent la question en malades mentaux.
Et Jérusalem-Est ? On en fait quoi ?
Ah, Jérusalem-Est.
Cette vieille gêne que certains aimeraient soigneusement maintenir hors champ.
Parce qu’il est difficile de parler éternellement de « lutte contre le terrorisme » lorsqu’on doit expliquer pourquoi des familles palestiniennes sont expulsées de leurs maisons, pourquoi des bâtiments palestiniens sont démolis ou pourquoi des Palestiniens sont confrontés à un régime de permis dont l’obtention est extrêmement difficile.
Les rapports récents de l’OCHA documentent précisément ces phénomènes.
En 2026, des familles palestiniennes de Jérusalem-Est ont encore été déplacées à la suite de démolitions et d’expulsions ; l’OCHA rapporte également des procédures d’expulsion engagées par des organisations de colons et des familles palestiniennes exposées au risque de déplacement forcé. Voilà donc une réalité particulièrement embarrassante : des Palestiniens peuvent être confrontés à une procédure d’expulsion sans avoir jamais appartenu au Hamas, sans avoir tiré une balle et sans avoir participé au 7 octobre.
Comment le diagnostic psychiatrique explique-t-il cela ? Mystère.
Peut-être faut-il inventer un nouveau trouble : le syndrome de la maison palestinienne qui refuse obstinément de disparaître.
L’obsession des Juifs ? Ou l’obsession de l’amalgame ?
Autre trouvaille : si Israël et les Juifs occupent autant de place dans les débats internationaux, ce serait forcément parce que le monde serait « obsédé » par les Juifs. Voilà une hypothèse extraordinairement commode.
Mais elle oublie un détail assez gênant : Israël n’est pas simplement une population juive dispersée dans le monde. C’est un État, avec une armée, un gouvernement, une politique étrangère et un contrôle effectif sur des territoires dont le statut fait l’objet d’un contentieux international majeur.
Critiquer les décisions d’un gouvernement n’est donc pas, par définition, une attaque contre une religion ou une population. Sinon, il faudrait considérer toute critique de l’Arabie saoudite comme une haine des musulmans, toute critique de l’Inde comme une haine des hindous, toute critique du gouvernement indien comme une haine des Indiens, et toute critique d’un gouvernement chrétien comme une haine des chrétiens.
Ce raisonnement ne tient évidemment pas. Pourquoi devrait-il devenir soudainement valable lorsqu’il s’agit d’Israël ?
La vieille technique : transformer l’adversaire en caricature
Le procédé est finalement assez simple.
Vous dites : « Il existe un problème historique palestinien. »
Réponse : « Vous niez le 7 octobre. »
Vous dites : « Des Palestiniens ont été déplacés en 1948. »
Réponse : « Vous niez l’histoire juive. »
Vous dites : « Des civils palestiniens meurent à Gaza. »
Réponse : « Vous êtes antisémite. »
Vous dites : « Il existe des expulsions à Jérusalem-Est. »
Réponse : « Vous soutenez le Hamas. »
Et lorsque vous demandez enfin qu’on distingue les sujets ?
On vous explique que vous souffrez d’un trouble psychologique.
Voilà une formidable machine à fabriquer du silence.
Non, les Palestiniens ne sont pas un appendice du Hamas
C’est précisément ce point qu’il faudrait marteler. Le Hamas peut être critiqué. Il peut être condamné. Ses attaques peuvent être documentées. Ses responsabilités peuvent être établies.
Mais le Hamas ne possède pas le monopole de l’identité palestinienne.
Il ne possède pas davantage le droit de transformer chaque Palestinien en suspect par procuration. Sinon, on ne parle plus de responsabilité individuelle. On parle de culpabilité collective et la culpabilité collective est précisément l’une des idées les plus dangereuses de l’histoire politique moderne.
Le véritable tour de prestidigitation
Le plus extraordinaire, finalement, est qu’Israël prétend combattre les « illusions » tout en construisant la sienne.
Il fait disparaître la Nakba. Il fait disparaître l’occupation. Il fait disparaître la dépossession. Il fait disparaître les expulsions. Il fait disparaître Jérusalem-Est. Il fait disparaître les colonies. Il fait disparaître les civils palestiniens derrière le mot « Hamas ».
Puis il regarde le chapeau vide et s’écrie : « Regardez ! Il n’y a jamais eu de lapin ! »
Forcément. Il vient de le mettre sous le tapis. La question palestinienne ne disparaît pas parce qu’on l’insulte. Elle ne disparaît pas parce qu’on psychiatrise ceux qui en parlent. Elle ne disparaît pas parce qu’on brandit le 7 octobre comme un joker permettant de fermer toutes les autres discussions. Et surtout, elle ne disparaît pas parce qu’un media décrète que certains faits historiques sont des hallucinations.
La réalité n’a malheureusement pas besoin de son autorisation pour exister.
Et c’est peut-être cela, au fond, le véritable problème. Pas l’obsession des autres. Mais l’incapacité à regarder simultanément plusieurs réalités en face. La Nakba existe aussi. La dépossession palestinienne existe. L’occupation existe. Les expulsions de Jérusalem-Est existent. Les victimes palestiniennes existent et le droit international existe également.
On peut refuser de choisir entre les victimes.
Ce qui est beaucoup plus difficile que de choisir un camp, puis de traiter tous ceux qui refusent ce simplisme de « malades ».C’est peut-être moins confortable. Mais c’est précisément ce que l’on appelle regarder la réalité en face.
A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »

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