C’est la grande rentrée des stylistes de la pudeur sélective. Le comité Nobel a commis l’irréparable : il a distingué Navi Pillay. Une dame octogénaire, Sud-Africaine, qui a commis l’impardonnable imprudence d’avoir usé sa vie à combattre l’apartheid avant de présider une commission de l’ONU documentant le massacre à huis clos de Gaza.
Aussitôt, Israël et ses officines du bien-penser à l’envers et la prose en col d’amidon de l’extrême droite chique s’étouffent dans leur camomille. Pensez donc ! Honorera-t-on bientôt des gens qui lisent le droit international plutôt que des généraux qui rasent des pâtés de maisons ? Où va le monde si les juges s’occupent des massacres au lieu de laisser les massacreurs terminer calmement leur chantier ?
La comédie du « J’accuse mais je chipote »
Le procédé est aussi vieux que la rhétorique de salon : on commence par accorder un petit brevet de respectabilité à la cible « Sa carrière mérite le respect, certes, mais… » pour mieux lui planter le stylet entre deux vertèbres. Navi Pillay aurait donc le tort mortel d’être atteinte de « la croyance des grandes consciences ».
Traduction pour les profanes : avoir passé cinquante ans à défendre des victimes d’injustice vous rend évidemment inapte à reconnaître une injustice. C’est mathématique.
Mais admirez le chef-d’œuvre d’équilibrisme intellectuel : la presse sioniste reconnaît du bout des lèvres la « catastrophe humaine », les « dizaines de milliers de morts », les « quartiers réduits en poussière ». Merci pour ce grand moment d’empathie comptable !
Mais attention, prévient cette presse la lorgnette sur le nez : « Le nombre des morts ne dispense pas de prouver l’intention ». Ah, l’intention ! On imagine les juristes du dimanche exiger un formulaire CERFA tamponné en trois exemplaires par le cabinet de guerre d’Israël, certifiant sur l’honneur : « Oui, notre intention exacte ce matin à 6 heures était bien génocidaire ». Sans cette pièce jointe, circulez, il n’y a rien à voir, seulement des tonnes de béton tombées par inadvertance sur des enfants.
Le « Whataboutism » en costume trois-pièces
N’ayant plus rien à se mettre sous la dent pour balayer les rapports documentés de l’ONU, la tribune s’essaie alors au grand saut acrobatique : la relativisation géographique.
« Et le Soudan ? Et la Chine ? Et les charniers africains ? , réclame la presse sioniste en bombant le torse. C’est le fameux « tarif de l’indignation » : tant qu’on n’a pas réglé tous les drames de la planète dans l’ordre alphabétique, il est formellement interdit de s’interroger sur les quarante mille morts d’une enclave sous blocage. On connaissait le négationnisme brut ; voici le négationnisme comparatif, où l’on utilise la souffrance du Darfour comme bouclier thermique pour protéger les bombardements de Gaza. Un vrai sommet de chic étique.
Et pour parfaire l’emballage universitaire, on nous sort du chapeau le grand historien George Mosse et les « passions mythologiques ». D’un coup de baguette magique, dénoncer des crimes de guerre devient une « passion religieuse », une « volupté humaine » à se désigner un bouc émissaire. On croit rêver : ce ne sont pas les victimes sous les décombres qui crient, ce sont les observateurs qui ont des hallucinations mystiques !
Le glissement cynique : l’ultime cartouche
Puis vient le moment où le texte abat sa carte maîtresse, avec cette lourdeur insistante qui feint la subtilité : invoquer la mémoire des persécutions juives et l’antisémitisme pour transformer l’accusateur en suspect. On passe en trois paragraphes de la critique pointilleuse d’un rapport juridique à l’évocation des mythes empoisonnés du Moyen Âge. Le message subliminal est gravé au marteau-piqueur : Dénoncer la destruction méthodique d’une population à Gaza, ce n’est pas faire du droit, c’est perpétuer le plus vieux crime de l’histoire.
C’est là que le cynisme touche au sublime. Pour défendre un gouvernement d’extrême droite engagé dans une guerre d’anéantissement, le texte se dote d’un brevet d’antiracisme d’occasion. L’inversion est totale, le monde marche sur la tête : défendre le droit international devient un acte d’intolérance, et réclamer des comptes à un État surarmé devient une persécution.
Le Nobel de la pudeur effarouchée
En vérité, ce qui traumatise ces beaux esprits, ce n’est pas que Navi Pillay manque de rigueur. Ce qui les rend fous, c’est que le droit international persiste à exister. C’est que la réalité brute des faits s’obstine à troubler leurs sermons sur le « monde civilisé ».
Le comité Nobel n’a pas rendu un jugement absolu, il a simplement rappelé une vérité élémentaire que la mauvaise foi galopante cherche à enfouir : aucune cause, aucun drapeau, aucun traumatisme historique ne donne un chèque en blanc pour transformer un territoire en cimetière à ciel ouvert. Mais pour comprendre cela, il faut encore posséder un cœur qui bat et une conscience qui ne s’éteint pas dès qu’on lui tend un micro.
A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »

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