Il faut reconnaître à la presse du Makhzen une élasticité morale qui relève du grand art acrobatique. Je découvre dans la presse du Palais, dans une prose d’un sujet du Makhzen : des sanglots dans la voix, la larme à l’œil, le torse bombé de vertu républicaine, notre éditorialiste marocain s’étrangle d’indignation devant le sort de Christophe Gleizes, journaliste français détenu en Algérie. On en viendrait presque à sortir les mouchoirs, tant la démonstration sur la « prise d’otage diplomatique » et les « régimes voyous » respire la candeur humaniste.
Puis, une brusque quinte de toux nous prend : dites-nous, M. Ould Boah, n’y aurait-il pas un léger strabisme dans votre indignation, au lieu de lancer un regard lointain vers le voisin, tout prés du Palais du Makhzen un homme de 81 ans moisit dans les cachots de sa Majesté ?
Pendant que la plume makhzenienne verse des torrents de bile sur les travers bien réels ou arrangés du voisin algérien, un curieux trou noir mémoriel semble avoir aspiré la carte géographique locale. À Rabat, dans un cachot sans projecteurs de la FIFA ni violons de la Ligue des Champions, moisit un jeune homme de 81 ans. Son nom ? Mohamed Ziane. Ancien avocat, ancien bâtonnier, ancien ministre délégué aux Droits de l’homme. Son crime ? Avoir commis le sacrilège ultime en monarchie sous perfusion d’autosatisfaction : dénoncer la corruption et refuser de baisser la tête devant le palais.
Mais de cela, motus et bouche cousue. Chez les « serviteurs » de la vérité à Rabat, M. Ziane est devenu un fantôme, un figurant gênant effacé du décor au Tipp-Ex nationaliste.
L’art de balayer chez le voisin avec un balai troué :
C’est le miracle de la géopolitique à la petite semaine : le Makhzen est prêt à signer toutes les pétitions pour Reporters Sans Frontières, pourvu qu’elles s’adressent à Alger ! Voir ces officines s’ériger en procureurs de la liberté de la presse, c’est un peu comme voir un pyromane multirécidiviste donner des cours de prévention incendie.
Côté Algérie : On crie au « chantage d’État », au harcèlement de la presse sportive et aux procédés de « barbouzes ».
Côté Maroc : On distribue des peines de prison fermes aux journalistes trop curieux (demandez à Taoufik Bouachrine, Omar Radi ou Soulaimane Raissouni), on applique la méthode du compromat à la chaîne, et on enferme un octogénaire droit dans ses bottes pour « offense aux institutions« .
Mais attention, nuance subtile : quand c’est fait à Rabat, c’est de la « défense de la souveraineté nationale » ; quand c’est fait à Alger, c’est du « barbarisme d’État ». Vous avez dit hypocrisie ? Non, juste une gymnastique cervicale de haut niveau. Les « idiots utiles » et l’amnésie sélective.
La manœuvre est aussi vieille que le monde : braquer les projecteurs sur la paille dans l’œil du voisin pour faire oublier le tronc d’arbre qui bouche la vue dans sa propre cour. La presse aux ordres ne cherche ni à défendre la déontologie journalistique, ni à sauver qui que ce soit du fond d’une cellule : elle cherche un os à rongeur pour alimenter sa haine organique d’Alger, usant d’un misérable cabotage politicien pour masquer ses propres tares.
À jouer les idiots utiles d’un pouvoir qui embastille ses propres défenseurs des droits humains, cette presse-là ne convainc plus que les esprits déjà convertis à la mauvaise foi. On repassera pour la leçon de morale.
Avant de distribuer les bons et mauvais points aux instances du football mondial, de réclamer des brassards à l’UEFA et de faire la leçon sur la liberté d’informer, la rédaction du Makhzen ferait bien de vérifier si sa propre conscience n’est pas, elle aussi, emprisonnée pour un long bail.
A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »

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