On connaissait le miracle des pains, voici venu le miracle des devises selon la presse de Sa Majesté. Il fallait au moins toute la finesse d’une rédaction visiblement convertie à la pythie financière pour venir nous expliquer, sans rire et sans trembler du menton, que 332 milliards de dollars algériens valent en réalité moins que la moitié, mais que les dettes bien réelles du voisin, elles, sentent la rose et la compétitivité.
À lire ces doctes analystes qui n’ont de leçons d’économie à donner qu’à ceux qui ne leur ont rien demandé, l’Algérie serait au bord du gouffre, suspendue à une virgule statistique et au taux du marché noir du square Port-Saïd. C’est la grande trouvaille du jour : recalculer le Produit Intérieur Brut d’un État souverain avec la calculette d’un cambiste de trottoir ! Un chef-d’œuvre de haute voltige monétaire. Si l’on appliquait la même rigueur d’apothicaire aux finances du Royaume, il faudrait sans doute convertir le PIB marocain au cours du gramme de hachich ou à la valeur réelle des traites du FMI pour mesurer le niveau de souveraineté restant. Mais là, curieusement, l’encre manque.
La paille algérienne et la poutre du FMI
Poussons donc l’exercice avec la même mauvaise foi chirurgicale. Le papier s’étouffe devant un déficit de 9,6 % et nous demande solennellement : « Qu’a construit l’Algérie de durable ? »
Réponse courte : une économie qui, avec ses défauts et ses lourdeurs, avance sans aller tendre la sébile à Washington tous les trois matins. Pendant que la presse du Makhzen fait des simulations virtuelles sur Excel pour ramener le PIB algérien sous la barre marocaine (une vraie fixation psychanalytique !), le Royaume, lui, collectionne les lignes de crédit comme d’autres les timbres-poste. C’est tout le charme de la pédagogie libérale à la sauce rabatie : être surendetté jusqu’au cou auprès des bailleurs internationaux, c’est de la « bonne gouvernance » ; afficher 332 milliards de dollars de PIB sans dette extérieure structurelle, c’est une « illusion statistique ».
L’art de la leçon donnée par un bancal
Qu’un journal aligné sur les volontés du Palais vienne disserter sur le « vrai niveau de vie des habitants », le prix du pain, le logement ou la santé avec des trémolos dans la voix, voilà qui ne manque pas de sel. Il faut une sacrée dose de toupet — ou un aveuglement médicalement fascinant — pour donner des cours de bien-être social depuis un pays englué dans les disparités, où la facture sociale est payée cash par les classes populaires pendant que le haut du panier parade à crédit.
Mais au fond, la mécanique est connue : quand la maison brûle ou que la dette étouffe, quoi de plus pratique que d’agiter le chiffon rouge algérien ? On pointe du doigt le voisin, ses dinars, ses comptabilités révisées et son gaz pour faire oublier que, sur le terrain du concret, la dépendance aux diktats financiers extérieurs a déjà réglé le sort des souverainetés bradées.
Que l’auteur se rassure : les chiffres ne racontent pas tout, c’est vrai. Mais ils racontent au moins une chose que toutes les contorsions journalistiques ne pourront pas effacer : à défaut de suivre les conseils avisés de la presse marocaine, l’Algérie garde la haute main sur ses choix. Et entre une économie qui gère ses rentes chez elle et une autre qui asphyxie sous les intérêts de ses créanciers, le comique de répétition n’est pas forcément là où le Makhzen pense l’avoir trouvé.
A/Kadda Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet.
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »

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