La France flambe. Les hôpitaux craquent sous le sparadrap, l’école publique prend l’eau, les fins de mois s’arrêtent désormais le 12 du mois et la colère populaire gronde dans la rue. Bref, le modèle néolibéral fait saigné à blanc le pays, mais rassurez-vous : le service après-vente a tout prévu. Pour éviter que le bon peuple ne regarde du côté de son portefeuille volé ou des coffres-forts des oligarques, le complexe médiatico-politique tire sur la ficelle du gros rouge. Quand le navire sombre, la consigne est simple : sortez le pantin identitaire de service, faites entrer Éric Zemmour !
C’est la grande magie de la diversion de masse, calibrée sur mesure dans les salons dorés. Sur les plateaux en continu sponsorisés par l’empire Bolloré et la firme Bouygues — ces généreux mécènes qui possèdent l’information comme on possède un chenil —, notre polémiste de poche déroule son sketch quotidien. Et attention, la cuvée du jour vaut son pesant de cacahuètes : tenez-vous bien, l’Algérie aurait « colonisé » la France.
On croit rêver. Il fallait l’oser, cette pyramide d’absurdité. L’inversion historique est tellement grossière, le délire sémantique tellement carambolé qu’on en rirait volontiers au cabaret si l’énormité n’était pas assénée avec le ton doctrinal d’un prophète de supérette. L’objectif ? Saturer le temps de cerveau disponible, faire exploser l’audimat et s’assurer que personne ne parle de la casse des services publics.
Le prétexte à cette panique morale sur mesure ? Des drapeaux algériens aperçus dans les cortèges de manifestations. Pour la droite de la droite et ses parrains milliardaires, pas de doute : voilà la preuve irréfutable de l’Invasion Suprême et du « Grand Remplacement » en survêtement.
Sauf qu’il suffirait d’ouvrir un bouquin d’Histoire ou simplement d’avoir deux neurones connectés pour comprendre ce qui s’est réellement passé. Le calendrier des luttes sociales a simplement croisé celui de la mémoire : la commémoration du 17 octobre 1961. Ce jour sombre où des dizaines de manifestants algériens pacifiques furent massacrés et jetés dans la Seine par la police parisienne sous les ordres de Papon.
Brandir ce drapeau dans la rue aujourd’hui n’a rien d’une prise de contrôle ou d’un outrage à la patrie. C’est un hommage aux morts et le symbole parfait de la convergence des luttes : la mémoire d’une tragédie étouffée d’un côté, la solidarité des opprimés face à la violence d’État de l’autre.
Mais de cela, Zemmour et ses marionnettistes n’en ont évidemment que faire. L’Histoire les emmerde, le peuple les effraie. Tout ce qui compte, c’est que le spectacle continue, la haine en prime-time et les profits bien au chaud.
A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »

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