Ah, la belle âme ! Quelle exquise pudeur ! L’éditorialiste qu’on lit ici a manifestement confondu sa plume avec un suppositoire rouillé : ça pique, ça gratte, et l’on se demande surtout par quel miracle mental un tel flot de bile a pu s’extraire d’un ciboulot en plein naufrage civilisationnel.
Le pitch de ce grand penseur replié sur son canapé des beaux quartiers ? Un type armé jusqu’aux dents dézingue du passant à Trappes parce qu’il les imagine « racisés », le pays est en état de choc, le président bafouille un « tournant »… et notre champion s’offusque. Non pas du massacre, non ! Ce qui le met hors de lui, ce qui le transperce d’une sainte colère, c’est qu’on ose qualifier cet attentat de raciste.
Le grand concours du « C’est-moi-qui-ai-la-plus-grosse-horreur »
Le voilà donc qui déboule, chronomètre à la main, pour nous faire la morale avec la subtilité d’un tract lepéniste glissé sous la porte d’un foyer. Sa grande trouvaille dialectique ? Ressortir le catalogue des tragédies passées – Merah, Samuel Paty, le Bataclan – non pas pour pleurer les morts, mais pour s’en servir de massue cloutée et dire : « Vous voyez bien qu’on en a vu d’autres, alors arrêtez de pleurer sur des Arabes ! »
C’est l’art consommé de la diversion par ces charognards de l’éditocratie. Pour cette caste de plumitifs, un mort n’est jamais un être humain arraché à la vie : c’est un matériel brut, une matière première prête à être recyclée en chronique indignée et en parts d’audience. Leur méthode repose sur un sophisme permanent : si vous vous indignez d’un crime raciste, ils brandissent les drames antérieurs pour vous interdire de nommer le mal. Le mort n’est plus qu’un pion dans un match de ping-pong morbide où la douleur des familles sert de club de golf pour assommer l’adversaire.
Le syndrome du pompier pyromane outré
Pendant des mois, on théorise le « grand remplacement », on présente l’immigré comme une menace existentielle, on s’insurge contre la « décadence ». Et puis, un beau matin, un forcené gavé de cette soupe idéologique prend un fusil et applique le programme.
La réaction de notre fine lame ? Le grand numéro de la veuve inconsolée. Il tombe de sa chaise et feint l’ébahissement le plus total : « Comment ? Des accusations de racisme ? Quelle indécence ! »
On inverse les rôles avec un aplomb délicieux : le vrai coupable ne serait pas celui qui arme les esprits, mais celui qui ose pointer la trajectoire de la balle.
Accuser les autres de ce qu’on pratique avec art depuis trente ans, c’est l’ultime élégance de ces marchands de peur. Ils ont transformé le journalisme d’opinion en officine de recyclage du ressentiment. Et le bouquet final, le sommet du baroque réactionnaire, c’est de s’en prendre au « mea culpa » de la société et à la « culpabilité coloniale ». Traduction exacte de leur prose : « On ne peut même plus rêver d’une épuration sans que de vilains démocrates viennent nous gâcher la fête en parlant de racisme. C’est scandaleux ! »
La lâcheté n’est pas là où il regarde
L’éditorialiste termine sa logorrhée sur ce grand mot : « La lâcheté en paroles et en actes. »
Ah, pour une fois, on est d’accord avec lui. La lâcheté, elle est effectivement là : elle consiste à refuser de regarder en face ce que produit l’idéologie de la haine. Elle consiste à vouloir faire diversion en criant au complot des « bien-pensants » dès qu’un suprémaciste blanc prend les armes.
À ce niveau de contorsion, ce n’est plus du journalisme, c’est du cirque politique. À force de manipuler les drames pour nourrir leur fonds de commerce xénophobe, ces saltimbanques de la haine ont fini par transformer leurs colonnes en vaste champ de foire où la décence a rendu l’âme depuis belle lurette. À côté de ça, même les clowns de bas étage ont l’air de sérieux philosophes.
A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »

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