La prétendue « guerre propre à Gaza » repose précisément sur cette mécanique sémantique : modifier les mots pour rendre la violence politiquement et moralement acceptable.
Guerre propre à Gaza : ah ! Quel bonheur d’apprendre que les bombes ne tuent pas avec l’intention de tuer, mais par pur sens du devoir pédagogique !
La « guerre propre à Gaza » devient alors moins une réalité militaire qu’un récit destiné à rendre la destruction acceptable. Cette mécanique rejoint les interrogations développées dans Gaza, la fausse vertu de l’extrême droite, où le discours politique autour du conflit est également mis en question.
Il faut lire les grands penseurs du salon bourgeois pour enfin comprendre : si vous voyez des enfants tués, des hôpitaux détruits et toute une population réduite à survivre sous les bombardements, vous n’êtes qu’un pauvre « ignorant endoctriné » ou, mieux encore, un « antisémite » tapi dans le buisson du droit international.
C’est écrit noir sur blanc dans cette prose sirupeuse, dégoulinante de fausse rigueur et de vraie condescendance : les Israéliens ne commettraient pas de génocide ; ils feraient de la pédagogie militaire lourde.
C’est le grand miracle de la sémantique de salon. Le mot « génocide » serait trop lourd, trop noble, trop réservé. Il faudrait le conserver sous verre, propre, lavé de tout soupçon, comme une argenterie de famille que l’on ne sortirait que pour les commémorations du passé.
L’appliquer aujourd’hui à Gaza ? Quelle vulgarité ! Quelle « indigence intellectuelle » !
Cette logique de discours médiatique et de condescendance intellectuelle rejoint plus largement le traitement politique et médiatique de Gaza.
Guerre propre à Gaza : la méthode du chirurgien à la moissonneuse-batteuse
L’auteur du pamphlet nous explique, avec la gravité d’un prof de droit sous valium, que la guerre, « voyez-vous, c’est sale ». Dresde ! Hambourg ! Grozny ! On vous sort le grand jeu des analogies historiques.
Mais le sophisme est si gros qu’il en fait sauter les charnières.
Le Hamas est partout, dites-vous ? Pratique ! Le Hamas serait dans l’incubateur, dans le sac de farine de l’ONU, sous la tente du réfugié et jusque dans la bouteille d’eau — qu’on a d’ailleurs pris soin de couper.
Dès lors, détruire massivement des habitations et tuer des dizaines de milliers de civils ne relèverait plus d’une politique dont il faudrait interroger les méthodes et les objectifs. Non ! Ce ne serait qu’un « dommage collatéral » d’une armée tellement « morale » qu’elle prévient parfois ses victimes par SMS avant de pulvériser leur salon.
L’intention génocidaire ? Quelle introuvable chimère !
Il ne faudrait surtout pas écouter les déclarations de responsables politiques israéliens lorsqu’elles évoquent les Palestiniens dans des termes déshumanisants ou appellent à des mesures susceptibles d’aggraver leurs conditions d’existence. Non, ça, ce serait de la poésie lyrique de coalition gouvernementale !
Ne mélangeons surtout pas les torchons de la rhétorique d’État et les serviettes du droit international.
La Cour internationale de Justice, saisie dans l’affaire opposant l’Afrique du Sud à Israël au titre de la Convention sur le génocide, a ordonné des mesures conservatoires destinées notamment à prévenir certains actes visés par la Convention et à permettre l’accès à l’aide humanitaire. Voir les mesures conservatoires de la CIJ.
Cela ne constitue pas un jugement définitif sur la qualification de génocide. Mais cela suffit à rappeler une chose élémentaire : le droit international n’est pas un accessoire décoratif que l’on peut sortir du placard lorsqu’il sert un récit et ranger lorsqu’il dérange.
L’insulte suprême : la cécité sur diplôme
Le sommet du grotesque est atteint quand notre pamphlétaire s’en prend aux ONG, aux juristes de l’ONU, à la Croix-Rouge et aux universitaires. Ces gens-là souffriraient d’une « ignorance savante ».
Comprenez :
Ceux qui sont sur le terrain, qui documentent les violations du droit international et décrivent les conséquences humaines de la guerre ne compteraient pas. Seul compterait l’éditorialiste parisien, confortablement assis devant son café gourmand, qui nous expliquerait depuis son XVIe arrondissement que les organisations humanitaires se seraient fait pigeonner par la propagande du Hamas.
Selon cette rhétorique bancale, dénoncer les souffrances d’une population civile prise au piège ne relèverait plus de l’humanité la plus élémentaire, mais d’une mystérieuse « passion antisémite ».
C’est le coup de grâce intellectuel : l’inversion accusatoire poussée au rang d’art majeur.
Si vous vous indignez devant les milliers de morts et les destructions massives, ce ne serait pas parce que vous avez un cœur ou des yeux : ce serait parce que vous chercheriez désespérément à diaboliser l’État d’Israël pour vous laver la conscience !
Bilan comptable et morale à géométrie variable
Alors résumons la grille de lecture de ces grands esprits :
Si une armée occidentale ou alliée pilonne une enclave densément peuplée : c’est de la guerre urbaine, tragique mais inévitable. Les morts civils seraient la faute exclusive des combattants qui se cachent parmi eux. Circulez, y a rien à voir.
Si l’ONU, la CIJ et les ONG alertent sur les crimes potentiels ou évoquent le risque de génocide : ce seraient des idiots utiles ou des complices des terroristes.
Si vous refusez de fermer les yeux : vous êtes un analphabète émotionnel manipulé par TikTok.
Quelle prodigieuse acrobatie mentale pour éviter de nommer ce qui se passe sous nos yeux !
La vérité, c’est que ce texte n’est pas une réflexion philosophique sur le sens des mots : c’est un manuel de nettoyage sémantique. Une tentative désespérée de raser les mots après avoir rasé les villes.
Mais que voulez-vous ? Les soldats ont bien foutu la merde aux quatre coins du globe… sauf là-bas. Là-bas, ils sont gentils ! Enfin, c’est en tout cas la fable magnifique que nous racontent à longueur de journaux télévisés une partie des médias et des gouvernements occidentaux.
Décidément, ils n’ont vraiment pas de chance, ces Gazaouis : parmi toutes les armées du monde, il a fallu qu’ils tombent sur la seule qui massacre avec des sentiments purs, pulvérise des quartiers entiers par pur sens du devoir moral et affame une population avec la bénédiction supposée du droit international !
Quelle ironie tragique.
Aucun jargon pompeux, aucune leçon de morale en papier glacé et aucun éditorial de salon ne suffiront jamais à effacer cette réalité : quand on a rasé une terre et détruit les conditions de vie de son peuple, on ne fait pas de la « guerre propre ». On produit une violence que le vocabulaire ne peut pas rendre acceptable par simple changement d’étiquette.
Et les mots finiront toujours par rattraper ceux qui les utilisent pour maquiller les faits, qu’ils soient armés d’un canon ou d’un stylo.
Le refus de nommer la violence
Il existe des mouvements politiques dont le maintien au pouvoir peut rendre toute perspective de paix plus difficile. Dans certaines situations historiques, la fin d’un pouvoir politique ou militaire peut devenir une condition de la paix plutôt qu’un obstacle.
La présence au sein du gouvernement israélien de figures de l’extrême droite ultranationaliste, certaines défendant la suprématie juive ou l’annexion de territoires palestiniens, nourrit ainsi des critiques portant sur l’ethno-nationalisme, le rejet de l’Autre et la légitimation de la violence.
La loi fondamentale de 2018 définissant Israël comme l’État-nation du peuple juif est elle aussi régulièrement critiquée pour son caractère discriminatoire à l’égard des citoyens non juifs, notamment des citoyens arabes palestiniens.
Israélien : on ne peut mieux dire ! C’est vraiment le signifiant à conquérir.
Mieux : la violence de chaque intervention armée contre les civils peut ainsi être présentée comme relevant du « droit à la défense ». Le sionisme devient alors, dans cette construction discursive, le signifiant autour duquel tout doit être réorganisé : la violence devient défense, l’occupation devient sécurité, et la contestation devient menace.
La guerre comme impasse
Les guerres prennent généralement fin lorsqu’on découvre que les poursuivre est pire que d’en accepter le résultat. L’Allemagne et le Japon l’ont appris, comme d’innombrables autres sociétés. La défaite peut parfois remplir une fonction moralement utile : détruire les illusions et les fantasmes qui empêchaient de regarder la réalité en face.
Pour Israël, l’illusion qu’une pression militaire toujours plus forte finira par faire disparaître Gaza ou la question palestinienne demeure, selon cette lecture, une impasse. La guerre propre à Gaza devient alors une formule commode pour éviter de regarder cette impasse en face.
Dès lors, chaque génération risque d’être condamnée à rouvrir un conflit que l’histoire n’a jamais véritablement refermé.
La situation humanitaire à Gaza reste documentée par les organismes internationaux. Les faits sont têtus, et le droit international l’est encore davantage.
Quand on affame une population, qu’on détruit ses hôpitaux, ses écoles et ses réseaux d’eau, et qu’on contraint des civils à se déplacer de refuge en refuge, on ne peut pas simplement faire disparaître ces réalités derrière le vocabulaire aseptisé de la « guerre asymétrique ».
La guerre propre à Gaza ne peut être une évidence que dans les mots de ceux qui cherchent à rendre la violence présentable.
Aucun jargon pompeux, aucune leçon de morale en papier glacé et aucun éditorial de salon ne suffiront à nettoyer le sang des tapis de ces grands théoriciens de la « guerre propre ».
Il n’y a rien d’humain à encourager les peuples à se battre indéfiniment pour un résultat qu’ils n’atteindront pas.
La compassion consiste parfois à annoncer à ceux qui vivent dans l’illusion permanente de la victoire que la guerre ne peut pas être une politique éternelle.
La guerre propre à Gaza devient alors une formule commode pour éviter de regarder cette impasse en face. La prétendue guerre propre à Gaza ne peut survivre que tant que les mots parviennent à masquer les conséquences humaines de la guerre.
Construisez plutôt quelque chose.
La prétendue guerre propre à Gaza ne peut survivre que tant que les mots parviennent à masquer les conséquences humaines de la guerre.
La colombe est un magnifique symbole. Pourtant, elle ne peut se poser en toute sécurité que si l’on a réussi à effrayer le faucon pour qu’il ne la mange plus.
A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »