Histoire de poche et délire chérifien : Quand 1866 sert de kit de bricolage territorial

Délire chérifien autour de l’histoire du Sahara algérien

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Le délire chérifien autour de l’histoire du Sahara algérien atteint parfois des sommets…

Avis aux amateurs de spéléologie historiographique : les archéologues de la presse marocaine viennent encore de frapper un grand coup. Cette fois, la trouvaille du siècle ne vient ni des archives secrètes du Vatican, ni d’une carte oubliée par Ptolémée, mais d’un bouquin de 1866 signé Léon Plée, un journaliste français du XIXᵉ siècle qui devient soudainement le nouveau prophète géographe de la presse rabatise. Rien que ça !

Le pitch de cet article mémorable ? « Regardez ! Un Français écrivait en 1866 que le Sahara n’était pas algérien, donc tout cela appartient historiquement au Maroc ! »

Sortez le pop-corn. On tient là un cas d’école de bricolage mémoriel, où la mauvaise foi le dispute à l’ignorance historique la plus décomplexée.

Le délire chérifien et la magie du saut temporel

Pour comprendre le grotesque de la démonstration, il faut suivre la mécanique de nos apprentis historiens.

L’illusionniste Plée : Léon Plée écrit son livre en 1866 pour raconter la conquête de l’Algérie de 1830 à… 1847.

Le miracle logique : puisque l’armée coloniale française s’est arrêtée aux portes du désert en 1847 pour soumettre d’abord le Tell, la presse marocaine en conclut pompeusement que le Sahara « n’existait pas » dans l’ensemble algérien.

C’est le fameux « principe du Polaroïd amnésique » : si le photographe s’arrête à la taille, les jambes n’ont jamais existé !

À ce compte-là, rappelons à nos brillants chroniqueurs qu’en 1847, le Texas était à peine sorti de la tutelle mexicaine et que la Californie n’était pas encore un État américain. Doit-on réécrire la carte des États-Unis en se basant sur un fascicule de gare sous le Second Empire ?

Le mythe magique de la « Bay’a » à géométrie variable

Le délire chérifien tente également une petite pirouette théorique en invoquant la Bay’a — l’allégeance religieuse — pour revendiquer Tindouf, Béchar ou le Touat. Là encore, le rire devient difficile à contenir.

Dans cette vision féodale de la géographie, dès qu’un chef de tribu nomade du désert recevait un présent, commerçait avec Oujda ou saluait un envoyé du Sultan, hop ! La terre entière était instantanément annexée à l’Empire chérifien. C’est la géopolitique du tampon encreur.

Sauf que l’Histoire — la vraie, pas celle découpée aux ciseaux dans les rédactions de propagande — rappelle une réalité autrement plus complexe.

Une souveraineté n’est pas un vœu pieux : si la Bay’a spirituelle valait frontière étatique, le Sultan du Maroc aurait dû exercer une autorité politique, fiscale, administrative et militaire effective sur les territoires concernés. Or l’allégeance religieuse, à elle seule, ne suffit pas à établir une souveraineté territoriale au sens moderne.

Le mythe de la « terre vacante » : réduire la Régence d’Alger à la seule bande côtière sous prétexte que le pouvoir ottoman était décentralisé relève d’une profonde méconnaissance du système maghrébin. Le lien territorial des confédérations tribales sahariennes avec les Beyliks du Nord, notamment le Beylik de Mascara puis d’Oran, s’inscrivait dans des réseaux socio-économiques, commerciaux et sécuritaires anciens.

Merci à l’armée coloniale ? Le comble du cynisme

Le chef-d’œuvre d’ironie de cet article réside dans son hommage involontaire au colonialisme français. À les écouter, la France aurait généreusement offert le Sahara à l’Algérie sur un plateau d’argent !

On croit rêver.

Doit-on rappeler à ces spécialistes du révisionnisme de salon que l’armée française n’a pas « donné » le Sahara aux Algériens, mais qu’elle l’a conquis dans le cadre de l’expansion coloniale, au prix de violences considérables contre les populations locales, de Zaatcha aux oasis du Sud, qui se sont opposées à la conquête ?

Prétendre que l’Algérie moderne ne serait qu’un « découpage administratif français » revient à effacer l’histoire politique et sociale antérieure à la colonisation, ainsi que les résistances locales à la conquête française. C’est aussi reprendre, paradoxalement, une partie du vieux raisonnement colonial selon lequel l’Algérie aurait été une création administrative sans histoire territoriale propre.

Bilan de la farce

En résumé, pour monter un dossier d’imposture territoriale, la méthode est désormais bien rodée :

  • Prenez un livre d’un pamphlétaire français de 1866.
  • Isolez des descriptions de campagnes militaires s’arrêtant en 1847.
  • Saupoudrez le tout d’un zeste d’allégeance religieuse fantasmée.
  • Oubliez volontairement le contexte politique du Maghreb, les réalités territoriales historiques et la complexité des relations entre pouvoirs, tribus et populations.
  • Puis présentez le tout comme une preuve définitive d’une souveraineté marocaine sur des territoires algériens.

Voilà comment fonctionne le délire chérifien : transformer un document ancien, sorti de son contexte, en certificat de propriété territoriale.

C’est ridicule, grinçant, et profondément triste pour le journalisme. À force de vouloir réécrire l’histoire des voisins dans des journaux aux ordres, on finit par transformer la géographie en pièce de théâtre de boulevard.

Un conseil aux auteurs de ces perles : la prochaine fois, citez directement la bande dessinée Astérix ou les carnets de voyage de Jules Verne. Ce sera tout aussi crédible et nettement plus drôle !

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet

« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »

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