Le Palais du Makhzen théorise la haine sous couverture sociologique :

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Il est des textes dont la lecture produit un vertige : non pas celui des hauts sommets de la pensée, mais celui du ridicule le plus étalé, de la mauvaise foi portée au rang d’art d’État. La dernière élucubration sortie tout droit des officines de presse du Palais royal, publiée sur Maroc Patriotique, cette prose doucereuse embourbée dans des prétentions sociologiques, des pirouettes théologiques et des larmes de crocodile  voudrait nous convaincre d’une chose : le « mythe des peuples frères » serait mort, étranglé de la main même du voisin algérien.

Rien que ça. Avec la morgue des régimes qui ont oublié jusqu’au goût de la vérité, le scribe royal décrète l’acte de décès de la fraternité maghrébine, appuyé sur un édifice d’aberrations historiques et d’incohérences béantes qu’il convient de démonter pierre par pierre, sans concession ni fausse politesse.

La sociologie du Palais : quand le silence de la geôle devient « adhésion »

L’auteur s’improvise d’emblée maître de conférences en sociologie politique. Son constat ? L’espace public algérien ne produit pas de pétitions, pas de motions syndicales pour supplier le Royaume de pardonner, pas de manifestations pour réclamer l’ouverture des frontières. Conclusion makhzénienne : la société algérienne adhèrerait « viscéralement » à l’hostilité d’État.

Quelle farce ! Quelle cécité volontaire ! Le plumitif du Palais feint d’ignorer la nature des sociétés autoritaires tout en vivant sous la férule d’une monarchie absolue où le moindre tweet sur la personne royale vaut des années de prison. Exiger du peuple algérien qu’il batte la coulpe diplomatique au nom du Makhzen, c’est l’hôpital qui se moque de la charité.

Et que dire du coup de filet mémoriel sur l’année 1975 ? L’auteur verse des larmes sur les expulsions d’alors en occultant soigneusement l’agression territoriale, la trahison de la Marche Verte et le coup de poignard porté dans le dos d’un pays qui émergeait à peine d’un siècle et demi de colonisation sanglante. On nous ressort l’argument de la « fraternité rompue » le jour de l’Aïd al-Adha, comme si la géopolitique royale ne piétinait pas, elle, les principes sacrés à longueur d’année en s’alliant militairement avec les pires fossoyeurs du monde arabe.

Le grand cirque de la « main tendue » et de la morale coranique

Mais le sommet du comique troupier est atteint lorsque l’auteur se transforme en exégète du Coran pour délivrer des fatwas de diplomatie. C’est le festival des sourates détournées pour légitimer le ressentiment. On nous convoque Al-Mumtahana, Al-Hujurat et Al-Baqara pour décréter que le voisin algérien est tombé dans le munkar (le blâmable).

C’est là une posture d’une indécence rare. Venir donner des leçons de théologie coranique et d’éthique musulmane quand on a troqué la cause palestinienne contre des reconnaissances territoriales transactionnelles via les accords d’Abraham de 2020, c’est toucher le fond de l’imposture.

Le paradoxe makhzénien : Tendre la main gauche en criant « Frère ! » dans les micros officiels tout en armant la main droite avec des alliances sécuritaires ciblées directement contre le voisin.

Le Roi propose le dialogue depuis sept ans ? Quelle générosité ! Un dialogue où le préalable exigé est la capitulation diplomatique pure et simple de l’autre partie sur le dossier du Sahara occidental. Dans quel dictionnaire la reddition inconditionnelle s’appelle-t-elle « main tendue » ?

L’hôpital qui se moque de la charité : du Rif à la Kabylie

L’ouverture d’un bureau pour la « République du Rif » à Alger en mars 2024 semble avoir provoqué une crise d’apoplexie au Palais. L’auteur y voit la preuve ultime du « terrorisme d’État » algérien.

L’amnésie est décidément une maladie professionnelle chez les scribes du Royaume. Qui a, dès juillet 2021, par la voix de son représentant permanent à l’ONU à New York, distribué une note officielle soutenant explicitement le « droit à l’autodétermination du peuple kabyle » ? Qui héberge, finance et promeut les récits de déstabilisation de son voisin dès qu’une caméra s’allume ? Quand Rabat instrumentalise la Kabylie, c’est de la « diplomatie audacieuse » ; quand Alger offre deux chaises à des indépendantistes rifains, c’est un « crime contre la fraternité ». Cet art du deux poids, deux mesures frise la pathologie.

Le masque est tombé

La vérité de ce texte incendiaire n’est pas dans ses citations d’Axel Honneth ou d’Émile Durkheim, empilées comme des décorations en plastique sur un uniforme d’opérette. La vérité est que le Makhzen a besoin d’un ennemi intime pour faire oublier :

Les fractures sociales profondes qui rongent le Royaume sous le vernis des projets pharaoniques.

L’alignement géopolitique cynique qui blesse la conscience des peuples de la région.

L’isolement juridique persistant d’un dossier territorial que ni l’ONU, ni les cours de justice internationales ne parviennent à plier aux désirs du Palais.

La fraternité entre les peuples algérien et marocain n’a pas besoin de la bénédiction des conseillers royaux, ni des sermons de la presse officielle. Elle a survécu aux guerres, aux frontières fermées et aux campagnes d’injures numériques. Elle survivra à ce énième pamphlet de cour. Les régimes passent, les monarques s’éteignent, les plumitifs s’oublient ; mais les peuples, eux, restent. Et ils n’ont pas besoin qu’on leur réécrive l’histoire pour savoir qui est leur frère.

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. » 

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