Mon Dieu, quelle horreur ! Planquez les colonnes, fuyez les boulevards : la Jeunesse arrive ! Pas celle qui défile sagement en costume de communion ou qui écoute docilement les sermons du dimanche, non. La vraie, la sale, celle qui a le culot d’exiger des profs devant leurs tableaux et un avenir moins bancal que Parcoursup.
Pour les éditorialistes à la mémoire courte et au poil hérissé, le diagnostic est posé depuis le comptoir de CNews : ces gamin·es sont « nihilistes », « islamo-gauchistes » et téléguidés par un vieux de 73 ans depuis son compte TikTok. Pensez donc ! Quand un lycéen demande deux heures de maths en plus et des fenêtres étanches dans son établissement, c’est forcément qu’un émir afghan lui souffle ses devoirs dans l’oreillette. Le raccourci est pratique : cela évite d’avoir à financer l’école publique.
Évidemment, le vénérable éditorialiste nous rejoue la romance du « moi en Mai 68 ». Ah, son 68 à lui, c’était du grand art ! De la belle insolence, de la révolte sous label d’origine contrôlée, du bon pavé gaulois certifié conforme. Mais les jeunes d’aujourd’hui ? Des « esprits clonés », ma bonne dame ! Des « néofas décérébrés » ! Parce que c’est bien connu : réclamer la paix à Gaza ou contester un système scolaire qui s’effondre, c’est l’acte barbare ultime. Pire que la fin du monde : un tag sur de la pierre.
Et pour contrer cette « foule embrigadée », que nous sort-on de la pochette surprise télévisuelle ? L’icône de secours. La jeune militante converted de la dernière heure, passée sans transition du socialisme de maman au syndicat d’extrême droite, adoubée en direct sous les projecteurs. Enfin une « bonne jeunesse » ! Une jeunesse qui ne bloque pas les couloirs, ne manifeste pas, demande pardon d’exister et applaudit la police. La marionnette idéale pour rassurer les retraités effrayés devant leur écran plat.
Messieurs les censeurs de salon, gardez vos larmes de crocodile sur la métrique des statues et l’« infantisme » supposé de la société. Ce qui vous terrifie, ce n’est pas la violence de trois feutres sur un monument : c’est de voir qu’en dépit de vos sermons, de vos télés de réactionnaires et de vos paniques morales sur commande, les lycéens ouvrent encore les yeux. Et qu’ils refusent poliment d’hériter de votre monde en ruine.
Parce qu’il est plus commode d’insulter la jeunesse que d’entendre ses revendications, les tenants d’un ordre figé s’emploient aujourd’hui à stigmatiser les mobilisations lycéennes. À les lire, nos lycées ne seraient plus le lieu de l’apprentissage républicain, mais le théâtre d’un « nihilisme » orchestré par des puissances d’endoctrinement. Cette grille de lecture réactionnaire, saturée d’invectives et de paniques morales, ne trompe personne : elle procède d’une entreprise délibérée de disqualification politique de la contestation sociale.
Il convient de rétablir la réalité des faits face à cette caricature.
Des revendications concrètes déguisées en menace identitaire
Les lycéens et lycéennes qui se mobilisent aujourd’hui ne réclament pas le chaos : ils demandent des conditions dignes pour étudier. Le manque structurel de professeurs, le stress aveugle généré par Parcoursup, la dégradation des bâtiments scolaires et l’augmentation des effectifs par classe sont des réalités quotidiennes.
Disqualifier ces demandes concrètes sous l’étiquette commode et anxiogène d’« islamo-gauchisme » est une imposture intellectuelle. Ce procédé rhétorique vise à déplacer le débat du terrain des moyens de l’Éducation nationale vers celui de la guerre culturelle, évitant ainsi à l’État d’avoir à répondre de l’effondrement des services publics.
Le procès en « embrigadement » : une instrumentalisation du mépris de classe
Traiter des jeunes citoyens d’« esprits clonés » guidés par leurs seuls téléphones portables relève d’un paternalisme dépassé et méprisant. De tout temps, la jeunesse a dérangé lorsqu’elle s’emparait de la chose publique. Il est par ailleurs particulièrement cynique d’invoquer la mémoire de Mai 68 pour mieux condamner les engagements d’aujourd’hui : la révolte ne devient-elle légitime aux yeux de la réaction que lorsqu’elle appartient au passé ?
L’ouverture sur le monde, la solidarité internationale et l’exigence de justice globale ne sont pas les symptômes d’une subversion, mais la marque d’une conscience politique civique. La condamnation des violences humaines ou des crises géopolitiques ne traduit pas un irrespect de la France, mais au contraire un attachement aux valeurs universalistes que la République est censée incarner.
La fabrication d’une « majorité silencieuse » sur mesure
Pour contrer la réalité des mobilisations, les récits conservateurs opposent à la jeunesse gréviste la figure de la « jeunesse rangée », mise en scène sur les plateaux télévisés des grands groupes de médias. Cette tentative d’opposer les jeunes entre eux — la « bonne » jeunesse docile contre la « mauvaise » jeunesse contestataire — est une méthode éprouvée de division.
Une démocratie vivante ne saurait se satisfaire de la passivité. La jeunesse qui s’exprime, qui débat, qui interpelle les pouvoirs publics n’est pas une anomalie : elle est le signe que la politique n’a pas perdu tout son sens pour les nouvelles générations.
Conclusion
L’École publique a besoin de moyens, de considération et de justice sociale, non de sermons sécuritaires ni d’anathèmes idéologiques. Plutôt que de Diaboliser la jeunesse en la traitant de « barbare », les responsables politiques honoreraient la République en écoutant ce qu’elle a à nous dire sur l’état de notre société et sur l’avenir que nous lui préparons.
A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »

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