Si l’on regarde au-delà de la charge pamphlétaire et de l’effet comique, ce type d’article de presse d’extrême droite révèle un mécanisme idéologique bien rodé : la panique morale instrumentalisée.
Plutôt que de s’attaquer à de véritables questions de société (le chômage, les services publics qui craquent, la précarité ou les inégalités territoriales), ce journalisme de caserne choisit de déplacer le combat sur le terrain de la pureté lexicale. C’est une stratégie cousue de fil blanc qui mérite qu’on l’analyse sous un angle critique plus froid.
1. Le mythe de la « langue assiégée » : Une diversion politique
Pour ces idéologues, la langue française n’est jamais vue comme un fleuve vivant, en mouvement permanent, mais comme une forteresse assiégée qu’il s’agirait de barricader. En dressant un cordon sanitaire autour de mots comme « wesh » ou « wallah », ils font croire à leur lectorat que l’identité nationale se joue sur un tic de langage adolescent.
L’hypocrisie historique : Comme le soulignait l’article d’origine, le français regorge d’emprunts (à l’arabe, à l’anglais, à l’italien, aux langues régionales). Mais ces emprunts-là sont absous parce qu’ils sont lointains et qu’on a eu le temps de les digérer. Ce qui dérange ici, ce n’est pas l’emprunt en soi, c’est l’origine sociale et politique de l’emprunt : il vient de la cité, de l’immigré, de l’Arabe d’aujourd’hui. Accepter ces mots, ce serait admettre que l’autre fait partie du paysage, qu’il irrigue la culture commune. C’est précisément cela que l’extrême droite refuse.
2. La « bonne famille » et le mythe du déclin : Le biais du bourgeois apeuré
L’argumentaire de ce type de papier repose toujours sur le même artifice rhétorique : l’anecdote du « copain non politisé, habitant les beaux quartiers » qui se lamente en entendant son fils parler.
C’est le portrait craché du bourgeois en mal de repères, terrifié à l’idée que sa progéniture s’acoquine, même par le vocabulaire, avec la culture populaire des classes laborieuses ou issues de l’immigration.
L’auteur brandit cet exemple comme une vérité générale, posant en sous-texte que « si les beaux quartiers commencent à s’y mettre, c’est que la civilisation est foutue ». C’est l’expression classique d’un entre-soi apeuré qui prend ses propres angoisses de déclassement pour une catastrophe civilisationnelle.
3. La confusion volontaire entre appauvrissement et métissage
L’auteur commet une erreur intellectuelle grossière en affirmant que l’usage de ces termes s’accompagne d’un appauvrissement global de la langue, en l’opposant fallacieusement à des mots rares comme « mirifique » ou « courroucé ».
La jeunesse qui utilise « miskine » ou « seum » ne remplace pas un vocabulaire riche par un vocabulaire pauvre : elle superpose les registres. Le même gamin qui sort un wesh dans la cour de récréation est parfaitement capable de rédiger une dissertation ou de basculer dans un registre familier, argotique ou technique selon les contextes.
L’argot a toujours existé en français (des loubards des fortifs’ aux zazous, des blousons noirs aux rappeurs d’aujourd’hui). Réduire l’évolution de la langue à un complot d’importation culturelle ou à une « wallahweshisation » agressive, c’est faire preuve d’une profonde malhonnêteté intellectuelle : on criminalise la créativité langagière de la jeunesse populaire sous prétexte qu’elle ne porte pas les galons de l’académisme bourgeois.
Au final, ce genre de prose journalistique ne sert qu’à une seule chose : fournir aux tenants du repli identitaire leur dose quotidienne de frisson réac. On brasse du vent, on s’indigne d’un participe ou d’une interjection pour masquer le vide abyssal d’une pensée politique incapable de penser le monde tel qu’il est : multiple, traversé de flux, vivant et irrémédiablement métissé.
A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »

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