Catégorie : Géopolitique

Analyses et décryptages consacrés aux rapports de force internationaux, aux relations entre États et aux grandes évolutions géopolitiques.

  • Chronique d’un charognard du Makhzen : Rabat jubile, la Kabylie brûle

    Chronique d’un charognard du Makhzen : Rabat jubile, la Kabylie brûle

    Les récentes publications de la presse marocaine face aux épreuves traversées par l’Algérie révèlent le glissement d’une certaine ligne éditoriale vers l’opportunisme politique. Transformer la mort et la souffrance d’un peuple en argument de communication relève d’une abdication éthique majeure. En tirant profit des drames humains, ces médias ne pratiquent plus l’information, mais la dénigrement systématique.

    C’est pourtant dans cet exercice que la presse du Makhzen s’illustre avec une aisance déconcertante. Lorsqu’un média guette la tragédie d’un peuple voisin pour s’en nourrir, il abandonne le journalisme au profit du charognage médiatique. En fouillant les décombres et en instrumentalisant les victimes, ces officines orchestrent une véritable opération de désinformation. Derrière ces litanies répétées à satiété se cache une stratégie de manipulation grossière, visant à déformer la réalité et à exploiter la détresse des citoyens à des fins purement politiques.

    Il y a une espèce animale bien connue des naturalistes, mais que l’on retrouve avec un bonheur renouvelé dans les officines du Makhzen : le rapace de caniveau. Un incendie se déclare en Algérie ? La forêt brûle ? Des familles pleurent leurs morts ? Vite, vite ! L’éditorialiste de service à Rabat enfile son plus beau costume de vautour, aiguise sa plume et vient piétiner la cendre encore chaude pour nous vendre son petit catéchisme anti-algérien.

    Dernier exploit en date : la prose signée Aziz Daouda. Un chef-d’œuvre de cynisme d’État, où la tragédie humaine sert de prétexte à une indigestion de sarcasmes sur la « gouvernance », servie avec un sourire en coin qui pue la satisfaction mal dissimulée.

    Analyse critique des obsessions du Makhzen

    Le voyeurisme de préfecture : L’auteur nous avoue d’entrée de jeu consulter les vidéos de drames depuis sa petite fenêtre marocaine pour dénoncer la « com » d’Alger. Magnifique pudeur ! Utiliser des drames environnementaux et des pertes humaines non pas pour exprimer une solidarité fraternelle de voisinage, mais pour dérouler un pamphlet d’opportunisme politique, c’est la marque des grandes consciences.

    L’arroseur arrosé et la projection psychologique : Accuser l’Algérie de tout rejeter sur « l’ennemi extérieur » quand toute la politique étrangère du royaume repose sur la désignation d’un bouc émissaire à l’Est relève du génie comique. La propagande makhzénienne repère les failles chez le voisin avec une loupe, tout en oubliant opportunément ses propres zones d’ombre, de censure et d’alignements stratégiques contestables.

    La recette du « complotisme inversé » : Pour faire oublier le choc des victimes, la tribune transforme l’action sécuritaire et judiciaire algérienne en un sketch télévisé pré-écrit. C’est pratique : en prétendant anticiper l’enquête, on disqualifie d’avance tout fait réel, toute piste criminelle et toute souveraineté de l’État algérien sur son propre sol.

    Chronique satirique : « Allô le Makhzen ? Ici la fumée ! »

    Ah, la belle déontologie du royaume ! Un hectare de pinède brûle en Algérie, et voilà nos docteurs en pyrotechnie makhzénienne qui préparent et servent le thé. C’est plus fort qu’eux : chez ces professionnels du charognage, le malheur algérien est un plat qui se mange chaud, très chaud, de préférence fumant.

    Notre bon éditorialiste nous fait le coup de la larme à l’œil et du diagnostic d’expert. Pensez donc ! Il a regardé le JT d’Alger entre deux tasses de thé, et paf, le voilà devenu inspecteur général des forêts et spécialiste mondial du Canadair. D’un trait de plume triomphant, il nous livre sa grande révélation : l’État algérien est incompétent, ses hélicoptères sont de la décoration et son président joue les Mastroianni. On admire la hauteur de vue et le silence royal de ce fou du Roi, qui avait oublié que sa majesté le roi son Sidhoum est à Paris, faires des selfies, en état d’ivresse et surtout chaque le soir se trouve en bonnes mains sous de belles draps.  Quand la maison du voisin brûle, le vrai gentleman ne propose pas un seau d’eau ; il écrit une chronique pour se moquer du pompier.

    Mais le plus croustillant reste la leçon de morale sur le « complotisme ». Entendre les scribes d’un régime qui vend la souveraineté régionale aux plus offrants nous donner des cours de transparence, c’est un peu comme recevoir des leçons d’ascétisme de la part d’un prince en goguette à Marbella. Tout y passe : l’armée algérienne, les budgets de défense, la télévision d’État… À les entendre, si le soleil chauffe trop au Maghreb, c’est encore une manipulation du gouvernement algérien pour cacher le prix de la semoule.

    La réalité est beaucoup plus triviale, mes bons messieurs : pendant que vous comptez les points et que vous buvez votre petit nectar d’aigreurs géopolitiques sur le dos de nos morts, le peuple algérien, lui, fait face, lutte et reconstruit. Gardez vos diagnostics de comptoir et vos larmes de crocodile. L’Algérie n’a pas besoin de la compassion intéressée des gazettes de cour pour panser ses plaies et régler ses comptes avec elle-même.

    A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
    « Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça.

  • Chronique d’une colonisation mentale : Marianne, le néo-protecteur et la bouillie « républicaine

    Chronique d’une colonisation mentale : Marianne, le néo-protecteur et la bouillie « républicaine

    Cette colonisation mentale de l’Algérie semble encore se manifester à Paris, chez Marianne, où l’on prend encore l’Algérie pour un département de l’Indre-et-Loire.Un certain Amar Ingrachen (Arabe de service) vient de publier une tribune d’une insondable tartufferie, réclamant rien de moins que l’officialisation de la langue française en Algérie. Rien que ça. Quand le ridicule ne tue plus, il prend la plume dans la presse parisienne pour dispenser des cours de patriotisme aux Algériens depuis les comptoirs de Saint-Germain-des-Prés.

    L’argumentaire est une prouesse d’acrobatie intellectuelle. Sa thèse ? Si vous refusez de faire du français votre langue nationale, vous êtes, au choix : un obscurantiste islamiste, un amnésique analphabète ou un traître à la cause panafricaine. Le sophisme est tellement gros qu’il faudrait une grue pour le soulever.

    Analyse critique d’une colonisation mentale : les mirages de la tribune :

    L’imposture du « bouclier antilumière » : L’auteur réduit le débat linguistique algérien à une guerre binaire entre la modernité francophone et le fondamentalisme religieux. « C’est l’escroquerie habituelle : instrumentaliser le traumatisme de la Décennie Noire pour imposer une forme de colonisation mentale et un privilège néocolonial. ». Refuser le statut d’officialité au français ne signifie pas adhérer au projet salafiste ; c’est simplement faire preuve de souveraineté élémentaire.

    La falsification historique et la symétrie barbare : Mettre sur un pied d’égalité l’arabisation progressive et l’islamisation du Maghreb au VIIe siècle avec la nuit coloniale de 132 ans relève de la pyromanie mémorielle. Mieux encore : prétendre que le français est l’« instrument de notre libération » sous prétexte que la Déclaration du 1er Novembre fut rédigée dans cette langue, c’est confondre le fusil volé à l’ennemi avec l’âme du combattant.

    La panique identitaire parisienne : Voir un auteur algérien supplier la France de lui accorder son brevet de « progressisme » en sacrifiant l’anglais, le tamazight et l’arabe sur l’autel de la Francophonie institutionnelle relève de la soumission psychologique. L’argument selon lequel le français garantit notre « rayonnement en Afrique » fait doucement rire à l’heure où l’Afrique francophone elle-même rejette massivement ce tutelle linguistique et politique.

    Tribune satirique : « S.O.S. Francophonie : Un indigène demande le retour du protecteur »

    Ah, le charme envoûtant du paternalisme de gauche en couverture de Marianne ! On en verserait presque une larme de nostalgie. Voilà qu’un éditorialiste éclairé se propose de sauver l’âme algérienne en lui réimposant la langue de Molière, de Jules Ferry et… des circulaires préfectorales.

    Selon notre bon docteur ès identités, le peuple algérien serait frappé d’amnésie généralisée. S’il parle arabe ? Un coup des sabres du VIIe siècle ! S’il apprend l’anglais ? Un complot des Frères musulmans ! La seule planche de salut pour ce peuple égaré serait de sanctuariser le français dans la Constitution. C’est vrai, quoi ! Comment imaginer un Algérien rêver, aimer ou acheter son pain sans la bénédiction de l’Académie française ?

    L’argument scientifique vaut son pesant de cacahuètes : le Japon utilise le japonais et ça marche, le Nigeria parle anglais et c’est le souk. Conclusion logique d’Amar Ingrachen : l’Algérie doit parler français. Une rigueur cartésienne qui ferait retourner Descartes dans sa tombe en faisant des toupies. Le génie de la démonstration réside dans cet art consommé de faire passer une aliénation culturelle pour un acte de résistance démocratique.

    Mieux encore ! L’auteur nous explique avec un aplomb rafraîchissant que les écrivains algériens n’existent que parce que les éditeurs parisiens ont bien voulu les imprimer. Sans la rive Nord, point de salut littéraire. C’est le retour de la mission civilisatrice, mais repeinte aux couleurs de la laïcité républicaine. Kateb Yacine parlait du français comme d’un « butin de guerre » ? Nos néo-assimilés en ont fait des menottes dorées.

    Qu’on se le dise : l’Algérie de 2026 n’a aucun problème avec la langue française comme outil de savoir, de culture ou d’échange international. Ce qu’elle refuse, c’est cette forme de colonisation mentale postcoloniale qui veut qu’une langue étrangère serve de test de pureté idéologique. Gardez vos médailles de la Francophonie et vos leçons de sérénité : l’identité algérienne s’écrit en arabe, se vit en tamazight, et s’ouvrira au monde entier, en anglais comme en français, sans demander de visa linguistique à Paris.

    A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
    « Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »          

  • Gaza et le massacre propre : Quand la sémantique sert de bouclier au crime

    Gaza et le massacre propre : Quand la sémantique sert de bouclier au crime

    La prétendue « guerre propre à Gaza » repose précisément sur cette mécanique sémantique : modifier les mots pour rendre la violence politiquement et moralement acceptable.

    Guerre propre à Gaza : ah ! Quel bonheur d’apprendre que les bombes ne tuent pas avec l’intention de tuer, mais par pur sens du devoir pédagogique !

    La « guerre propre à Gaza » devient alors moins une réalité militaire qu’un récit destiné à rendre la destruction acceptable. Cette mécanique rejoint les interrogations développées dans Gaza, la fausse vertu de l’extrême droite, où le discours politique autour du conflit est également mis en question.

    Il faut lire les grands penseurs du salon bourgeois pour enfin comprendre : si vous voyez des enfants tués, des hôpitaux détruits et toute une population réduite à survivre sous les bombardements, vous n’êtes qu’un pauvre « ignorant endoctriné » ou, mieux encore, un « antisémite » tapi dans le buisson du droit international.

    C’est écrit noir sur blanc dans cette prose sirupeuse, dégoulinante de fausse rigueur et de vraie condescendance : les Israéliens ne commettraient pas de génocide ; ils feraient de la pédagogie militaire lourde.

    C’est le grand miracle de la sémantique de salon. Le mot « génocide » serait trop lourd, trop noble, trop réservé. Il faudrait le conserver sous verre, propre, lavé de tout soupçon, comme une argenterie de famille que l’on ne sortirait que pour les commémorations du passé.

    L’appliquer aujourd’hui à Gaza ? Quelle vulgarité ! Quelle « indigence intellectuelle » !

    Cette logique de discours médiatique et de condescendance intellectuelle rejoint plus largement le traitement politique et médiatique de Gaza.

    Guerre propre à Gaza : la méthode du chirurgien à la moissonneuse-batteuse

    L’auteur du pamphlet nous explique, avec la gravité d’un prof de droit sous valium, que la guerre, « voyez-vous, c’est sale ». Dresde ! Hambourg ! Grozny ! On vous sort le grand jeu des analogies historiques.

    Mais le sophisme est si gros qu’il en fait sauter les charnières.

    Le Hamas est partout, dites-vous ? Pratique ! Le Hamas serait dans l’incubateur, dans le sac de farine de l’ONU, sous la tente du réfugié et jusque dans la bouteille d’eau — qu’on a d’ailleurs pris soin de couper.

    Dès lors, détruire massivement des habitations et tuer des dizaines de milliers de civils ne relèverait plus d’une politique dont il faudrait interroger les méthodes et les objectifs. Non ! Ce ne serait qu’un « dommage collatéral » d’une armée tellement « morale » qu’elle prévient parfois ses victimes par SMS avant de pulvériser leur salon.

    L’intention génocidaire ? Quelle introuvable chimère !

    Il ne faudrait surtout pas écouter les déclarations de responsables politiques israéliens lorsqu’elles évoquent les Palestiniens dans des termes déshumanisants ou appellent à des mesures susceptibles d’aggraver leurs conditions d’existence. Non, ça, ce serait de la poésie lyrique de coalition gouvernementale !

    Ne mélangeons surtout pas les torchons de la rhétorique d’État et les serviettes du droit international.

    La Cour internationale de Justice, saisie dans l’affaire opposant l’Afrique du Sud à Israël au titre de la Convention sur le génocide, a ordonné des mesures conservatoires destinées notamment à prévenir certains actes visés par la Convention et à permettre l’accès à l’aide humanitaire. Voir les mesures conservatoires de la CIJ.

    Cela ne constitue pas un jugement définitif sur la qualification de génocide. Mais cela suffit à rappeler une chose élémentaire : le droit international n’est pas un accessoire décoratif que l’on peut sortir du placard lorsqu’il sert un récit et ranger lorsqu’il dérange.

    L’insulte suprême : la cécité sur diplôme

    Le sommet du grotesque est atteint quand notre pamphlétaire s’en prend aux ONG, aux juristes de l’ONU, à la Croix-Rouge et aux universitaires. Ces gens-là souffriraient d’une « ignorance savante ».

    Comprenez :

    Ceux qui sont sur le terrain, qui documentent les violations du droit international et décrivent les conséquences humaines de la guerre ne compteraient pas. Seul compterait l’éditorialiste parisien, confortablement assis devant son café gourmand, qui nous expliquerait depuis son XVIe arrondissement que les organisations humanitaires se seraient fait pigeonner par la propagande du Hamas.

    Selon cette rhétorique bancale, dénoncer les souffrances d’une population civile prise au piège ne relèverait plus de l’humanité la plus élémentaire, mais d’une mystérieuse « passion antisémite ».

    C’est le coup de grâce intellectuel : l’inversion accusatoire poussée au rang d’art majeur.

    Si vous vous indignez devant les milliers de morts et les destructions massives, ce ne serait pas parce que vous avez un cœur ou des yeux : ce serait parce que vous chercheriez désespérément à diaboliser l’État d’Israël pour vous laver la conscience !

    Bilan comptable et morale à géométrie variable

    Alors résumons la grille de lecture de ces grands esprits :

    Si une armée occidentale ou alliée pilonne une enclave densément peuplée : c’est de la guerre urbaine, tragique mais inévitable. Les morts civils seraient la faute exclusive des combattants qui se cachent parmi eux. Circulez, y a rien à voir.

    Si l’ONU, la CIJ et les ONG alertent sur les crimes potentiels ou évoquent le risque de génocide : ce seraient des idiots utiles ou des complices des terroristes.

    Si vous refusez de fermer les yeux : vous êtes un analphabète émotionnel manipulé par TikTok.

    Quelle prodigieuse acrobatie mentale pour éviter de nommer ce qui se passe sous nos yeux !

    La vérité, c’est que ce texte n’est pas une réflexion philosophique sur le sens des mots : c’est un manuel de nettoyage sémantique. Une tentative désespérée de raser les mots après avoir rasé les villes.

    Mais que voulez-vous ? Les soldats ont bien foutu la merde aux quatre coins du globe… sauf là-bas. Là-bas, ils sont gentils ! Enfin, c’est en tout cas la fable magnifique que nous racontent à longueur de journaux télévisés une partie des médias et des gouvernements occidentaux.

    Décidément, ils n’ont vraiment pas de chance, ces Gazaouis : parmi toutes les armées du monde, il a fallu qu’ils tombent sur la seule qui massacre avec des sentiments purs, pulvérise des quartiers entiers par pur sens du devoir moral et affame une population avec la bénédiction supposée du droit international !

    Quelle ironie tragique.

    Aucun jargon pompeux, aucune leçon de morale en papier glacé et aucun éditorial de salon ne suffiront jamais à effacer cette réalité : quand on a rasé une terre et détruit les conditions de vie de son peuple, on ne fait pas de la « guerre propre ». On produit une violence que le vocabulaire ne peut pas rendre acceptable par simple changement d’étiquette.

    Et les mots finiront toujours par rattraper ceux qui les utilisent pour maquiller les faits, qu’ils soient armés d’un canon ou d’un stylo.

    Le refus de nommer la violence

    Il existe des mouvements politiques dont le maintien au pouvoir peut rendre toute perspective de paix plus difficile. Dans certaines situations historiques, la fin d’un pouvoir politique ou militaire peut devenir une condition de la paix plutôt qu’un obstacle.

    La présence au sein du gouvernement israélien de figures de l’extrême droite ultranationaliste, certaines défendant la suprématie juive ou l’annexion de territoires palestiniens, nourrit ainsi des critiques portant sur l’ethno-nationalisme, le rejet de l’Autre et la légitimation de la violence.

    La loi fondamentale de 2018 définissant Israël comme l’État-nation du peuple juif est elle aussi régulièrement critiquée pour son caractère discriminatoire à l’égard des citoyens non juifs, notamment des citoyens arabes palestiniens.

    Israélien : on ne peut mieux dire ! C’est vraiment le signifiant à conquérir.

    Mieux : la violence de chaque intervention armée contre les civils peut ainsi être présentée comme relevant du « droit à la défense ». Le sionisme devient alors, dans cette construction discursive, le signifiant autour duquel tout doit être réorganisé : la violence devient défense, l’occupation devient sécurité, et la contestation devient menace.

    La guerre comme impasse

    Les guerres prennent généralement fin lorsqu’on découvre que les poursuivre est pire que d’en accepter le résultat. L’Allemagne et le Japon l’ont appris, comme d’innombrables autres sociétés. La défaite peut parfois remplir une fonction moralement utile : détruire les illusions et les fantasmes qui empêchaient de regarder la réalité en face.

    Pour Israël, l’illusion qu’une pression militaire toujours plus forte finira par faire disparaître Gaza ou la question palestinienne demeure, selon cette lecture, une impasse. La guerre propre à Gaza devient alors une formule commode pour éviter de regarder cette impasse en face.

    Dès lors, chaque génération risque d’être condamnée à rouvrir un conflit que l’histoire n’a jamais véritablement refermé.

    La situation humanitaire à Gaza reste documentée par les organismes internationaux. Les faits sont têtus, et le droit international l’est encore davantage.

    Quand on affame une population, qu’on détruit ses hôpitaux, ses écoles et ses réseaux d’eau, et qu’on contraint des civils à se déplacer de refuge en refuge, on ne peut pas simplement faire disparaître ces réalités derrière le vocabulaire aseptisé de la « guerre asymétrique ».

    La guerre propre à Gaza ne peut être une évidence que dans les mots de ceux qui cherchent à rendre la violence présentable.

    Aucun jargon pompeux, aucune leçon de morale en papier glacé et aucun éditorial de salon ne suffiront à nettoyer le sang des tapis de ces grands théoriciens de la « guerre propre ».

    Il n’y a rien d’humain à encourager les peuples à se battre indéfiniment pour un résultat qu’ils n’atteindront pas.

    La compassion consiste parfois à annoncer à ceux qui vivent dans l’illusion permanente de la victoire que la guerre ne peut pas être une politique éternelle.

    La guerre propre à Gaza devient alors une formule commode pour éviter de regarder cette impasse en face. La prétendue guerre propre à Gaza ne peut survivre que tant que les mots parviennent à masquer les conséquences humaines de la guerre.

    Construisez plutôt quelque chose.

    La prétendue guerre propre à Gaza ne peut survivre que tant que les mots parviennent à masquer les conséquences humaines de la guerre.

    La colombe est un magnifique symbole. Pourtant, elle ne peut se poser en toute sécurité que si l’on a réussi à effrayer le faucon pour qu’il ne la mange plus.

    A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet

    « Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »

  • Les docteurs en naïveté : quand les beaux esprits nous jouent la comédie du jacobinisme

    Les docteurs en naïveté : quand les beaux esprits nous jouent la comédie du jacobinisme

    Les docteurs en naïveté nous expliquent doctement que la France ou la Corée peuvent défendre leur langue et leur souveraineté culturelle, mais que lorsqu’un peuple colonisé veut changer d’horizon scientifique, il faudrait aussitôt crier à la « naïveté ». Quand la France ou la Corée défendent leur langue, on salue leur souveraineté ; quand un peuple colonisé veut changer d’horizon scientifique, les beaux esprits hurlent à la « naïveté ». Retour sur une posture d’intellectuel de salon qui prétend nous apprendre à penser l’État tout en justifiant le statu quo culturel.

    Ah ! Quelle bénédiction d’avoir parmi nous de si grands esprits pour éclairer la plèbe ! Il fallait au moins la hauteur de vue d’un penseur de salon pour nous extirper de notre crasse ignorance et nous asséner cette vérité fracassante : non, répéter « good morning » ne fera pas surgir la démocratie participative du jour au lendemain.

    Les docteurs en naïveté et le bonhomme de paille

    Quelle audace ! Quel génie visionnaire ! Merci mille fois pour cette illumination : nous étions tous convaincus qu’en changeant la langue des panneaux de signalisation, les maires de nos communes allaient soudainement se transformer en Périclès et nos institutions en modèles de vertu scandinave. Heureusement que le docteur en politologie appliquée est venu démolir avec perte et fracas ce bonhomme de paille géant qu’il a lui-même fabriqué de toutes pièces au fond de son bureau.

    Mais observons de plus près cette grande leçon de civisme. Sous le vernis d’une analyse « profonde », les docteurs en naïveté nous servent une démonstration d’une grossièreté comique.

    La fable du jacobinisme comme péché originel

    Pour fustiger ce qu’il nomme pompeusement un « fétichisme linguistique », notre pamphlétaire du dimanche s’enfonce la tête la première dans une fable autrement plus niaise : la diabolisation du « jacobinisme ». Réduire toute l’histoire politique et administrative d’une nation à un simple décalque de la France monarchique et républicaine, c’est au mieux de la paresse intellectuelle de classe terminale, au pire une falsification historique bien commode. L’hyper-centralisation et le dogme de l’État tout-puissant ne sont pas nés d’une soudaine passion pour la Convention nationale de 1793 ; ils se sont forgés dans le sang de la guerre de libération, la peur panique du morcellement et la gestion patrimoniale des ressources. Mais c’est tellement plus élégant de tout mettre sur le dos du « logiciel français », n’est-ce pas ?

    La schizophrénie des faux universels

    Et puis, admirez la splendide schizophrénie du propos.

    Quand la France défend sa langue à coups de lois Toubon, de circulaires ministérielles et de cris d’orfraie de l’Académie contre trois mots d’anglais, personne ne vient expliquer à ses élites qu’elles souffrent d’« enfantillages » ou d’un manque de maturité politique. Quand Tokyo, Séoul, Sofia ou Tel-Aviv font de leur langue le bouclier suprême de leur souveraineté, on applaudit la cohérence nationale. Mais dès qu’un peuple dominé tente de secouer le carcan d’un monopole linguistique colonial pour s’ouvrir directement au savoir mondial, voilà les beaux esprits qui s’étouffent : « Quelle naïveté ! Quel manque de hauteur ! »

    La langue n’est pas un tuyau neutre, c’est une géopolitique

    Accuser les gens de « se cacher derrière la langue » pour fuir les « vrais débats », ce n’est pas la parole d’un penseur. C’est le bégaiement frileux d’un clerc effrayé par le moindre mouvement de plaques tectoniques.

    La langue n’est pas un banal tuyau neutre dans lequel on injecte de la politique en poudre. Une langue, c’est une géopolitique, un marché, un horizon scientifique, un réseau d’alliances. Vouloir substituer l’anglais au français dans les universités n’a jamais été une promesse d’absolution démocratique instantanée : c’est un acte d’émancipation pragmatique, un choix de rupture face à un pré carré culturel asphyxiant.

    Ravalez vos sermons, nous changerons les deux

    Alors de grâce, ravalez vos métaphores informatiques sur le « changement de logiciel » et vos sermons de catéchisme institutionnel. On peut vouloir balayer la centralisation asphyxiante et refuser de payer ad vitam aeternam la rente symbolique de l’ancien colonisateur. L’un n’a jamais empêché l’autre sauf dans le cerveau de ceux qui cherchent désespérément de grands mots pour justifier le statu quo.

    La véritable souveraineté ne s’embarrasse ni de vos faux dilemmes, ni de votre paternalisme d’un autre âge. Elle s’arrache sur tous les fronts à la fois : dans la conquête de nos libertés politiques collectives comme dans le choix souverain des armes culturelles avec lesquelles nous parlons au monde.

    A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
    « Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. » 

     

  • Les Dévolus de la Francofolies : Anatomie d’un clergé en sevrage

    Les Dévolus de la Francofolies : Anatomie d’un clergé en sevrage

    « Chaque mot français que j’apprenais m’éloignait davantage
    de ma mè
    re
    », écrivait Kateb Yacine.

    Quarante ans
    plus tard, une caste d’orphelins volontaires continue d’hurler au sacrilège dès
    qu’on touche à la tétine coloniale.

    Il a suffi
    d’une simple décision d’arbitrage reculé le français d’une petite année dans
    les salles de classe, au profit de l’anglais pour déclencher un choc
    anaphylactique chez nos marquis de la Francophonie. On assiste depuis à une
    hystérie collective, un festival de larmes de crocodiles et d’âneries
    prétentieuses maquillées en « rigueur pédagogique ».

    Nos érudits
    du dimanche croient avoir percé le mystère de l’Histoire. Ils débarquent le
    menton haut pour nous asséner leur trouvaille suprême : « Mais enfin,
    l’anglais aussi est une langue coloniale ! C’est la langue de Balfour, du grand
    Satan américain ! Et l’arabe alors ? N’a-t-il pas colonisé les Berbères ? »

    On attendait
    le couplet, le voilà livré sur plateau d’argent par l’aile républicaine du
    salon.

    Quelle
    profondeur sociologique ! À les entendre, une langue porterait dans ses gênes,
    par essence, le germe du crime ou de la vertu. On en est réduit à rappeler des
    évidences élémentaires devant tant de vide : le français n’est pas colonial à
    Paris, l’anglais n’est pas impérialiste à Londres. Une langue devient un outil
    de domination uniquement quand un pouvoir s’en sert pour étouffer le peuple,
    confisquer les institutions, privatiser les carrières et régner par procuration.

    Mais ne nous
    y trompons pas. Derrière ces contorsions intellectuelles, il n’y a aucun débat
    sur l’ouverture aux langues étrangères. Le vrai problème de nos passionnés de
    la langue de Molière, c’est la trouille panique de perdre leur privilège de
    caste. Le français chez nous n’a jamais été pensé comme une langue étrangère
    parmi d’autres ; il a été érigé en super-langue, en diplôme
    d’aptitude à la citoyenneté, en barrière à l’entrée des cabinets ministériels
    et de la haute société. Toucher à son monopole éducatif, c’est menacer le fonds
    de commerce d’une minorité rentière.

    Alors, pour
    défendre leur bifteck social, la cavalerie idéologique déboule grand train. Les
    voilà qui sortent le grand jeu : la « modernité », la « tolérance
    », le rempart contre « le fanatisme » et la « barbarie ».
    L’équation est aussi grossière que commode : si vous parlez français, vous êtes
    un esprit éclairé et progressiste ; si vous parlez arabe, vous êtes un
    archaïque en puissance, un gardien du dogme, un obscurantiste à neutraliser. Il
    fallait oser transférer sur le sol algérien, en plein XXIe siècle, le vieux
    logiciel du colonisateur venu apporter la lumière aux indigènes.

    Cette
    arnaque intellectuelle ne vient pas de nulle part. C’est le sous-produit
    pernicieux de la « gauche coloniale » française. Hier, les hussards noirs de
    Jules Ferry masquaient l’infamie des enfumades sous les fards du « progrès
    civilisateur
    ». Aujourd’hui, leurs héritiers locaux continuent d’agiter
    les mêmes chiffons : la laïcité de salon, l’occidentalisme béat et le mépris du
    bled.

    Le plus
    savoureux si l’on aime le comique grimaçant 
    reste le spectacle de ces partis politique experts en embrigadement, qui
    crient soudain à la « politisation de l’école » dès que leur
    langue de confort perd un millimètre de terrain.

    Mais le
    sommet de la farce le vrai chef-d’œuvre kafkaïen de ce vaudeville est tombé au
    détour d’un débat. On apprend de la bouche même d’un des grands gourous de
    cette croisade linguistique, conseiller de haut vol au ministère de l’Éducation
    pendant des années, qu’il ne maîtrise même pas l’arabe ! Mieux : sa ministre de
    tutelle peinait à aligner trois phrases correctes dans la langue nationale du
    pays dont elle gérait l’école.

    Des
    mandarins analphabètes dans la langue du peuple qu’ils sont censés instruire !
    On imagine la scène : des docteurs en pédagogie qui ont besoin d’un traducteur
    pour lire les manuels scolaires de leurs propres élèves. Même Shakespeare
    n’aurait pas osé une pareille mascarade.

    Il est temps
    de sortir du ridicule et de nommer les choses. Ces gens ne défendent pas la
    culture, ils défendent leur guichet. Un vrai patriote ne cherche pas à ériger
    une langue contre une autre pour entretenir des guerres de tranchées. Il remet
    chaque outil à sa place utilitaire. Le français n’a pas à être le berger d’un
    peuple souverain, ni le filtre de ses élites. Qu’il redescende au rang qu’il
    n’aurait jamais dû quitter : une langue étrangère parmi d’autres, ni sacrée, ni
    maudite, et certainement plus au-dessus des lois de la République

    A/Kader
    Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet

    « Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
    comme ça. »  
    https://kadertahri.blogspot.com/

     

  • Causeur : l’obsession rance et le vrai visage du mépris

    Causeur : l’obsession rance et le vrai visage du mépris

     

    l’obsession rance et le vrai visage du mépris

    Quand la panique identitaire s’invite au tribunal de la
    nostalgie :

    Il y a des rendez-vous hebdomadaires dont la régularité
    force une forme de respect comique. Prenez la rédaction de Causeur, par
    exemple. Dès que le baromètre de leur pertinence baisse,  c’est-à-dire du lundi au dimanche, ces
    messieurs-dames déballent la même vieille boîte d’emballage stamped « Algérie
    ». C’est leur hochet, leur doudou réactionnaire, leur pilule contre le
    vide existentiel. Sans l’Algérie pour meubler leurs obsessions, de quoi
    parleraient-ils ? Du prix du pain ? De la vacuité de leurs propres essais ?
    Trop banal.

    Dans son dernier exercice de style, un blogueur s’est
    surpassé. Armé d’un Éluard raté et d’un Zola de bazar, le voilà qui s’improvise
    procureur des nations, distributeur de bons points démocratiques et grand
    exégète du « récit national ». Les références latines et les citations
    littéraires sont sorties du placard comme des décorations sur la veste d’un
    général en retraite : ça brille, ça fait du bruit, mais ça ne cache pas l’usure
    du tissu.

    Le schéma est d’une paresse rafraîchissante. Pour ces
    nostalgiques au sang bleu délavé, l’Algérie ne saurait être un pays réel, avec
    ses contradictions, ses luttes, son peuple vivant et sa souveraineté complexe.
    Non, l’Algérie doit rester un décor de papier mâché, un épouvantail commode où
    l’on vient déverser son trop-plein d’aigreur civilisationnelle. Quand
    l’écriture manque d’inspiration, on sort les grands mots : « orwellien »,
    « fantasmagorie », et bien sûr, la petite touche d’exotisme
    méprisant sur le « tapis de prière ». Le kit complet du parfait chroniqueur en
    mal d’audience.

    Ce qui est fascinant avec ce paternalisme d’un autre âge,
    c’est sa constance. Ils prétendent défendre la liberté d’expression et les
    écrivains, mais ils ne voient dans la littérature qu’un projectile à lancer à
    la tête du voisin.

    L’écrivain devient leur alibi, ici le choix a été porté sur
    un Sansal, un vieux monsieur susceptible et soupe au lait qui s’est fait
    surprendre à tous les points de vue après pendant et avant son année de
    détention. Il fut cueilli à froid lors de son arrestation, étant persuadé de
    pouvoir continuer à vivre entre France et Algérie. Se croyant intouchable par l’Algérie,
    dont il fut haut fonctionnaire après y avoir mené toute sa carrière depuis
    l’indépendance (il est né en 44), après avoir publié plusieurs livres. Il fut
    cueilli à froid lors de son arrestation, étant persuadé de pouvoir continuer à
    vivre entre France et Algérie… Il se trouve être d’origine marocaine et se
    trouve donc à de multiples titres apatride (ou multinational) et donc l’un des
    principaux prophètes de malheur.

    La culture leur prétexte, et la métropole fantasmée leur
    tribunal suprême. Ils observent la rive sud de la Méditerranée avec des
    jumelles datant de 1830, s’étonnant toujours que le monde ait tourné sans leur
    demander la permission.

    Restons sérieux deux minutes. La critique politique est un
    droit, et l’Algérie  comme n’importe quel
    pays du monde  s’analyse, se discute et
    se conteste par ses propres citoyens, ses propres intellectuels, ses propres
    forces vives. Mais recevoir des leçons de liberté et de grandeur morale de la
    part d’une feuille de chou spécialisée dans la panique identitaire et la rance
    nostalgie empire, c’est un peu comme demander des conseils de diététique à un
    vendeur de friture usagée.

    Continuez d’écrire, messieurs de Causeur. Écrivez,
    gesticulez, étalez vos certitudes en papier recyclé. Pendant que vous rongez
    vos vieux os historiques dans vos salons parisiens, l’Algérie avance, vit,
    râle, crée et construit son histoire loin de vos petits miroirs déformants. Et
    c’est sans doute cela qui vous est fondamentalement insupportable.

    A/Kader
    Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet

    « Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
    comme ça. »  
    https://kadertahri.blogspot.com/

     

     

  • Gaza, la fausse vertu de l’extrême droite et la comédie des civilisés :

    Gaza, la fausse vertu de l’extrême droite et la comédie des civilisés :

    « Qu’un
    officier israélien soit capable de réciter de la poésie entre deux frappes de
    drones ne change rien : tous communient dans le même mépris de Gaza et de ses
    enfants
    . »

    C’est une bien triste époque pour les
    professionnels de la bonne conscience : le monde s’obstine à regarder là où ça
    saigne, plutôt que là où l’on théorise. Il faut lire avec une fascination
    presque médicale ces textes de notables effarouchés qui, la main sur le cœur et
    l’œil humide, nous expliquent que le véritable danger pour l’humanité n’est pas
    la pluie de bombes de 2000 livres sur des tentes de réfugiés, mais la
    redoutable « haine » qui couve dans un amphithéâtre universitaire
    ou dans un tweet de la France Insoumise.

    Quel chef-d’œuvre d’inversion pyrotechnique ! Observez la mécanique : un
    État surarmé, béni par les chancelleries occidentales, occupé à raser des
    villes entières, à liquider des générations de gamin(e)s et à planifier le vide
    sanitaire, réussit encore l’exploit d’écrire des élégies sur sa propre
    souffrance. Il paraît que critiquer cette performance démocratique, c’est déjà
    chausser les bottes des Einsatzgruppen. Rien que ça. Si un
    étudiant brandit un drapeau palestinien, Kant vacille, Nietzsche tremble, et la
    civilisation s’effondre. Mais quand une bombe guidée pulvérise une maternité,
    c’est de la « légitime défense préventive » rédigée dans une syntaxe
    irréprochable.

    Ils aiment convoquer la culture, l’histoire et les grands massacres de la
    terre de l’Est pour nous donner des sueurs froides. Ils nous racontent, la voix
    tremblante, comment les diplômés de Weimar citaient Goethe avant d’exterminer.
    Mais quelle ingratitude envers eux-mêmes ! Ils oublient de préciser que les
    vrais héritiers de ces bureaucrates en col cassé ne sont pas les gamins qui
    défilent le samedi soir. Les vrais successeurs de ces rationaliseurs de la
    mort, ce sont précisément ceux qui, en costume-cravate sur les plateaux télé,
    vous expliquent avec un flegme académique et des catégories juridiques bien
    polies qu’on ne peut pas faire d’omelette sans casser des civils, et qu’affamer
    deux millions de personnes est un « dilemme tactique complexe ».

    La voilà, leur fameuse « barbarie sentimentale » : cette
    extraordinaire capacité à transformer un tank en colombe blessée et une victime
    en coupable d’existentialisme abusif. Pour cette élite le nez collé à sa propre
    vertu, un Palestinien qui meurt est une abstraction malencontreuse, mais un
    occidental dérangé dans son confort moral par le mot « antisionisme
    » est un martyr de la liberté.

    On nous adjure d’« ouvrir les yeux ». Mais leurs yeux à eux
    sont grands ouverts… uniquement sur le miroir qui reflète leur pureté
    imaginaire. Ils ne voient pas la barbarie, parce qu’elle porte leur uniforme,
    parle leur langue, et cite leurs valeurs. Ils préfèrent traquer « le poison du
    ressentiment » chez ceux qui s’indignent, plutôt que d’évaluer le tonnage
    d’explosifs balancé par leurs protégés.

    Alors épargnez-nous vos sermons sur « la nuit du cœur » et « l’âme
    humaine fra
    gile ». Ce ne sont pas les pancartes des campus qui
    préparent les charniers de demain : ce sont vos silences polis, vos complicités
    d’experts et vos larmes de crocodiles versées sur le dos des opprimés. La
    barbarie a ceci de pratique aujourd’hui qu’elle se traite en conférence de
    presse et se finance par virement bancaire. Pour le reste, dormez braves gens :
    le bien est au pouvoir, et il est armé jusqu’aux dents.

     A/Kader
    Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet

    « Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
    comme ça. »  
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  • L’Imposture du Bouc Émissaire : Sebta et l’Indicatif +213.

    L’Imposture du Bouc Émissaire : Sebta et l’Indicatif +213.

    Il y a des
    prodiges politiques devant lesquels la raison pure doit s’incliner avec un
    soupçon de pitié. Prenez la presse officielle de nos voisins de l’Ouest :
    chaque fois qu’une fissure apparaît sur le mur de leur récit national, ce n’est
    jamais la faute de la gravité, encore moins de l’usure du plâtre. Non, c’est
    invariablement la faute du souffle du voisin algérien.

    La dernière
    trouvaille du roman policier sous presse ? Un indicatif téléphonique : le +213.

    Le bouc émissaire comme paravent social : En attribuant la détresse
    de milliers de jeunes Marocains prêts à sauter les grillages de Sebta à un «
    piratage numérique algérien » (+213), le texte évacue purement et simplement
    les causes structurelles (chômage, désespoir, précarité, manque de perspectives
    d’avenir).

    L’argument d’autorité importé : Le recours à un journaliste «
    italo-suisse » (Stefano Piazza) ou à un expert espagnol permet d’habiller une
    thèse d’État d’un vernis « d’expertise internationale neutre ».

    La théorie du complot hybride : Réduire des mouvements sociaux ou
    migratoires massifs à de simples « consignes WhatsApp émises par le voisin »
    relève de la caricature. Un indicatif téléphonique ne crée pas, à lui seul, le
    désespoir de 400 000 membres de groupes sociaux.

    L’inversion des rôles : Le gouvernement marocain passe du statut de
    gestionnaire débordé d’une crise sociale interne à celui de « victime héroïque
    et protectrice » de sa propre jeunesse contre l’ogre de l’Est.

    À en croire
    les gazettes locales, relayant avec un sérieux papal les illuminations
    d’analystes « italo-suisses » et « d’experts » sortis du chapeau pour
    l’occasion, des milliers de jeunes Marocains ne fuiraient pas la misère, le
    chômage structurel ou l’absence criante d’avenir. Non, voyons ! Ils seraient
    simplement hypnotisés, téléguidés à distance par des cartes SIM algériennes
    depuis leurs applications TikTok et WhatsApp.

    Quelle
    puissance maléfique que ce voisin de l’Est ! Un simple SMS envoyé depuis Alger aurait
    donc le pouvoir magique de faire courir des dizaines de milliers de citoyens
    vers les barbelés de Sebta et Melilla, sous le regard médusé d’un État
    incapable de retenir sa propre jeunesse autrement qu’en accusant le réseau
    téléphonique adverse.

    La magie noire du code +213

    Soyons
    sérieux une minute. À quel moment l’incompétence de gestion interne a-t-elle
    besoin d’un passeport étranger pour expliquer le désespoir social ?

    Réduire la
    tragédie d’une jeunesse prête à braver la mer et les forces de sécurité à une «
    attaque hybride » conçue par des numéros en +213 relève d’un
    théâtre d’ombres d’un ridicule absolu.

    Est-ce
    l’Algérie qui fixe le taux de chômage des jeunes au Maroc ?

    Est-ce Alger
    qui rédige la politique économique de Rabat ? Est-ce un serveur informatique
    basé à Oran qui prive ces gamins d’hôpitaux, d’écoles et de salaires décents ?

    Accuser le
    voisin d’avoir « inventé » la fuite vers Sebta, c’est traiter sa
    propre jeunesse avec un mépris effroyable. C’est dire à ces milliers de jeunes
    : « Vous n’avez aucune conscience, aucun cerveau, aucune douleur réelle ;
    vous n’êtes que les marionnettes crédules d’un groupe WhatsApp algérien. »

    L’insulte faite à leur intelligence et à leur détresse est sans borne.

    L’art de la projection névrotique

    Ce récital
    d’accusations est une vieille recette. Quand les gares du Nord étouffent sous
    la pression de ceux qui cherchent la porte de sortie, quand l’opération Marhaba
    menace de tourner à la démonstration de crise sociale sous le soleil d’août, il
    faut un paratonnerre. Et quel meilleur paratonnerre que l’éternel « complot
    extérieur » ?

    On nous
    explique sans rire qu’un simple appel sur Facebook oblige des bataillons
    entiers de forces de l’ordre à verrouiller Fnideq et que la défaite réside déjà
    dans « la tension permanente ».

    Mais qui est
    en tension ?

    Un État
    incapable de donner une raison de rester à ses enfants, ou le voisin qui
    contemple, navré mais guère surpris, cette ridicule pièce de théâtre
    géopolitique ?

    Si un code
    téléphonique étranger suffit à ébranler l’architecture sécuritaire d’un pays et
    à inciter des milliers de personnes à prendre d’assaut une frontière coloniale,
    ce n’est pas d’un rapport sur le terrorisme dont ce pays a besoin, mais d’un
    miroir.

    Rire noir devant l’imposture

    L’Algérie a
    bon dos. Elle est l’explication magique à la sécheresse, aux pénuries, aux
    fuites de cerveaux, et maintenant au somnambulisme migratoire de la jeunesse
    locale. Bientôt, le moindre pneu crevé sur l’autoroute Donald Trump
    sera attribué à une interférence hertzienne venue de Tindouf.

    Cette
    surenchère paranoïaque ne trompe plus personne, à commencer par ces mêmes
    jeunes que l’on prétend « protéger contre la propagande ». La vérité est
    nue, brutale et tragique : quand un peuple n’a plus que la mer comme horizon,
    ce ne sont pas les cartes SIM du voisin qui le font courir. C’est le vide
    abyssal qu’il laisse derrière lui.

    Alors
    continuez de scruter les indicatifs téléphoniques, de convoquer les experts de
    salon et de crier au complot à chaque vague d’août. Mais n’oubliez pas une
    chose : on peut censurer la réalité, on peut fabriquer des coupables
    imaginaires, mais on ne colmate jamais les fuites d’un navire en accusant le
    phare du voisin d’éclairer les trous dans la coque.

    A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
    « Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
    comme ça. » 

  • Une réforme comptable déguisée en pédagogie : anatomie d’un aveuglement de la meute :

    Une réforme comptable déguisée en pédagogie : anatomie d’un aveuglement de la meute :

     

    Parce que le
    débat éducatif en Algérie mérite mieux que l’invective
    , je tiens d’emblée à exprimer mon
    entier soutien à l’un des pédagogues les plus lucides de notre pays,
    aujourd’hui livré aux attaques dogmatiques d’une frange réactionnaire. Son tort
    ? Avoir défendu une école de la rationalité, du doute méthodique et de la
    science face au carcan de l’idéologie.

    Pourtant,
    au-delà de la cabale haineuse et des procès d’intention, un constat s’impose :
    la crise de nerfs autour de la prétendue « suppression de la philosophie » n’est
    qu’un leurre grossier. Une diversion idéale qui occulte les véritables
    renoncements méthodologiques de cette réforme scolaire. Une analyse froide des
    nouvelles grilles horaires montre en effet que la philosophie n’a pas été
    bannie, mais simplement déplacée en classe de deuxième année secondaire pour
    les filières scientifiques. Quant au report du français en primaire, il ne
    relève en rien d’un drame idéologique, mais d’un ajustement pragmatique face à
    la surcharge d’un programme inadapté au développement psychomoteur des jeunes
    enfants.

    Le véritable
    problème est ailleurs. Il réside dans la pauvreté structurelle d’un
    réaménagement qui relève davantage du bricolage comptable que d’une vision
    d’avenir.

    Tu sais, ce genre de phénomène, il faut vraiment l’avoir vécu de l’intérieur
    pour piger ce qui se joue. De loin, on a l’impression d’un grand mouvement
    d’idées, d’un élan collectif. Mais quand tu regardes de près… c’est juste de
    la compensation. Une mécanique hyper bien rodée qui tourne sur deux carburants
    : la rancœur des uns et le besoin de sécurité des autres.

    Ce qu’on appelle « la meute« , ce
    n’est pas un rassemblement de gens forts. C’est tout l’inverse. C’est le refuge
    de ceux qui ont peur d’être seuls. Chacun vient y déposer sa petite
    frustration, son ressentiment, et cette fichue envie de faire tomber celui qui
    tient debout tout seul. Prises isolément, ce sont de petites misères. Mais
    additionne-les, et tu obtiens une force de frappe assez effrayante.

    Regarde les animaux : le loup chasse parce qu’il
    doit bouffer. Il a une bonne raison. La meute humaine, elle, poursuit les gens
    juste pour le plaisir de la chasse.

    Et aujourd’hui avec le Web, c’est devenu un jeu
    d’enfant. Tout le monde est bien au chaud derrière un pseudo ou une photo de
    profil. D’autres finissent par avancer à visage découvert, mais uniquement
    parce qu’ils se sentent intouchables au milieu de la foule. Ce qu’ils cherchent
    ? Certainement pas à débattre ou à comprendre. Ils veulent juste faire taire,
    humilier, effacer le mec qui dérange. Si tu ne répètes pas le refrain du jour
    gentiment, tu deviens louche avant même d’avoir fini ta phrase.

    Et la cible, c’est presque toujours la même : la
    personne qui a gardé une colonne vertébrale. Celle qui ose dire « non ».
    Celle qui préfère perdre sa place dans le groupe plutôt que sa dignité. Et ça,
    le groupe ne le pardonne pas. Parce que sa simple présence rappelle aux autres
    tout ce qu’ils ont abandonné en chemin : le goût du risque, le courage,
    l’honnêteté.

    Sauf qu’aujourd’hui, c’est accéléré. On signe des
    pétitions sans lire le bouquin, on condamne un auteur sur une rumeur ou une
    phrase sortie de son contexte, juste parce qu’il refuse d’enfiler le costume
    officiel de la bien-pensance. Le militantisme est devenu une pose, un filtre
    Instagram. On ne cherche plus à réfléchir, on veut juste montrer qu’on est dans
    le bon camp. L’œuvre, le texte ? Tout le monde s’en fout. Ce qui compte, c’est
    d’être conforme aux règles du moment.

    C’est quand même un comble, parce que la véritable  éducation demande exactement l’inverse. Elle
    demande du silence, du temps, et parfois le courage de penser contre son propre
    camp. Éduquer, ce n’est pas aller manifester ou scander des slogans. Éduquer,
    c’est accepter d’être bousculé, contredit, parfois blesse. Une foule ne lit pas
    : elle applaudit ou elle hue. Entre les deux, l’intelligence n’a plus d’espace
    pour respirer.

    Notre époque adore les chorales. On aime les grands
    rassemblements, les festivals, les belles déclarations collectives où tout le
    monde se prend en photo en souriant sous la bannière de la vertu. On s’applaudit
     ensemble, on se rassure… et on se
    trouve un ennemi commun. Peu importe qui c’est cette semaine, du moment qu’il
    permet de resserrer les rangs.

    Mais le plus triste dans tout ça, ce n’est pas que
    la meute attaque elle a toujours fait ça. Le plus flippant, c’est qu’elle
    réussit à faire croire aux spectateurs que le courage est une faute, que la
    nuance est une trahison, et que la solitude est suspecte. Résultat ? Les gens
    honnêtes ne doutent pas de leurs convictions, mais ils souffrent juste d’être
    écartés comme des pestiférés parce qu’ils ont refusé de mentir.

    C’est exactement là que la meute gagne : quand
    elle réussit à faire passer la lâcheté pour de la morale, et qu’elle convainc
    chacun qu’il vaut mieux suivre le troupeau que d’assumer sa propre parole.

    A/Kader Tahri /
    Chroniqueur engagé, observateur inquiet

    « Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
    comme ça. »  

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  • Ceuta contre le TGV : le vrai bilan du Maroc

    Regardons bien
    ces images. Des centaines de jeunes Marocains massés à Fnideq, prêts à charger
    la grille de barbelés à mains nues. D’autres qui nagent de nuit vers Ceuta, au
    risque d’y laisser leur peau. D’autres encore entassés sur des pirogues qui
    n’ont pas la solidité d’une barque de loisir. Puis regardons, juste à côté, la
    carte du même pays : un TGV qui file à 320 km/h, le plus grand port d’Afrique,
    des autoroutes impeccables Nommées Donald Trump, des stations balnéaires dignes
    d’un catalogue de luxe. Le contraste ne devrait techniquement pas exister. Et
    pourtant il existe, sous nos yeux, chaque semaine.

    C’est ce
    paradoxe que les éditorialistes de complaisance du Makhzen refusent
    d’affronter, parce qu’il dérange une évidence qu’ils sont payés pour ne pas
    voir : les infrastructures ne sont pas le développement. Elles en sont le
    décor.
    Et un décor, aussi photogénique soit-il, ne nourrit personne. Quand
    ce décor masque un désert industriel, la jeunesse ne l’applaudit plus : elle le
    fuit.

    Le TGV comme cache-misère

    Il faut le
    dire sans détour : on peut inaugurer une gare toutes les semaines et regarder,
    dans le même mois, des dizaines de milliers de jeunes risquer leur vie pour un
    CDI en Espagne au SMIC. Ce n’est pas une contradiction du système. C’est le
    système, tel qu’il a été conçu.

    Un pays qui
    investit massivement dans le transport de marchandises importées plutôt que
    dans les usines qui les fabriqueraient sur place ne construit pas une économie
    : il construit un couloir. Un couloir par lequel transitent des produits
    fabriqués ailleurs, avec de la valeur ajoutée créée ailleurs, et des emplois
    industriels créés ailleurs. Le camion roule vite sur l’autoroute marocaine. Ce
    qu’il transporte, en revanche, n’a souvent jamais vu l’intérieur d’une usine
    marocaine.

    Le piège contractuel qu’on nous vend comme une
    fatalité

    Pourquoi nos
    États s’endettent-ils avec une telle avidité pour construire des palais
    administratifs et des cités ministérielles plutôt que des complexes industriels
    lourds ? La réponse polie serait « manque de vision ». La réponse honnête est :
    obligation contractuelle déguisée en conseil désintéressé.

    Les
    conditionnalités des prêteurs multilatéraux valident sans difficulté le
    financement d’infrastructures de transport et de bâtiments administratifs —
    parce que ces chantiers ouvrent grand les marchés locaux aux marchandises des
    multinationales étrangères. Ces mêmes bailleurs se montrent en revanche d’une
    prudence extrême, pour ne pas dire d’une hostilité de principe, dès qu’il
    s’agit de financer des usines de transformation étatiques ou des filières
    manufacturières souveraines. On appelle cela, avec un aplomb remarquable, « ne
    pas fausser la concurrence
    ».

    Traduction
    honnête : on vous prête volontiers de quoi couler du béton qui ne rapporte pas
    un centime de devises, à charge pour vous de rembourser cette dette, intérêts
    compris, avec une économie qu’on vous a soigneusement empêchés de bâtir.

     

    Un élève du
    primaire comprendrait la logique inverse en cinq minutes : on construit
    l’usine, on produit, on vend, on encaisse, et ensuite on finance le
    confort collectif avec les excédents. Nos gouvernants, eux, ont inversé la
    formule avec un aplomb de mauvais élève : dette d’abord, béton ensuite, retour
    sur investissement jamais, chômage de masse en prime.

    Le stade comme instrument de propagande

    Ce système
    ne tiendrait pas une semaine sans une ressource essentielle : l’analphabétisme
    économique organisé de la majorité. Montrez à un citoyen un pont flambant neuf
    inauguré dans sa région, et il applaudira, il partagera la photo, il défendra
    le régime becs et ongles sur les réseaux sociaux sans jamais se demander qui a payé,
    à quel taux, et avec quelle monnaie de remboursement.

    Ce qu’on ne
    lui dit jamais, c’est que ce pont a été financé par une dette qui étranglera
    ses propres enfants : taxes d’importation alourdies, fiscalité punitive sur les
    PME locales, budgets de santé et d’éducation rabotés année après année. On
    sacrifie méthodiquement la capacité productive d’une génération entière pour
    offrir à la précédente un ruban à couper devant les caméras.

    Les grands
    chantiers vitrines servent en réalité deux intérêts, et deux seulement : ils
    offrent aux dirigeants un titre de presse flatteur et un capital politique
    immédiat ; et ils engraissent des majors du BTP souvent proches du pouvoir ou
    d’intérêts étrangers. Le pont, le viaduc, la façade ministérielle rutilante
    tout cela devrait être la conséquence d’une richesse produite par des usines
    qui tournent. Aujourd’hui, c’est l’inverse : le décor précède la richesse, et
    la dévore.

    Ce qu’une vraie politique industrielle exigerait

    Il ne s’agit
    pas de renoncer aux infrastructures un pays a besoin de routes et de ports. Il
    s’agit de renverser l’ordre des priorités et d’imposer une discipline que nos
    dirigeants n’ont, jusqu’ici, jamais eu le courage politique d’assumer :

    Geler tout
    financement par la dette
    d’un bâtiment administratif ou d’un
    projet de prestige qui ne présente pas un taux de rendement quantifiable en
    emplois industriels directs.

    Flécher
    l’épargne souveraine et locale vers l’appareil productif
    : machines-outils, brevets de
    transformation, automatisation des filières agricoles, hubs logistiques tournés
    vers l’exportation de produits finis — pas de matières premières brutes.

    Changer les
    critères d’évaluation d’un gouvernement
    . Cessons de mesurer la performance d’un exécutif au kilomètre de bitume
    coulé. Exigeons des chiffres qui comptent réellement : combien d’usines
    ouvertes cette année ? Combien d’emplois industriels durables créés ? Quelle
    part de nos matières premières est transformée sur notre propre sol avant
    d’être exportée ?

    La beauté ne nourrit personne

    Un stade est
    beau. Une autoroute à six voies impressionne. Mais la beauté d’une
    infrastructure ne remplit pas l’estomac d’un jeune diplômé sans emploi, et elle
    ne le retiendra jamais assez longtemps pour qu’il renonce à une pirogue de
    fortune. Tant que nos pays continueront à confondre le décor du développement
    avec le développement lui-même, la jeunesse continuera de voter avec ses pieds  et parfois avec sa vie contre des chantiers
    dont elle ne verra jamais les retombées.

    Il est temps
    de quitter le logiciel du spectacle. Blinder les structures de coûts. Investir
    dans la machine plutôt que dans la façade. Créer la valeur à la source. Le
    reste les ponts, les palais, la reconnaissance internationale suivra, ou ne
    suivra pas. Mais au moins, il aura été mérité.

    A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
    « Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
    comme ça. »  
    https://kadertahri.blogspot.com/