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  • Une Suédoise de 20 ans avec un keffieh sur les épaules fait trembler la République

    Une Suédoise de 20 ans avec un keffieh sur les épaules fait trembler la République

    Alerte rouge sur le plan Vigipirate intellectuel ! Coupez les réseaux, barricadez les préfectures, rangez les tricots : la menace ultime a franchi nos frontières. Ni une armée blindée, ni un commando de conspirateurs d’élite, non. Pire que ça : une Suédoise de 20 ans avec un keffieh sur les épaules.

    Face à ce péril existentiel venu du Nord, la réaction de notre droite pamphlétaire ne s’est pas fait attendre. Dans une panique morale d’une rare intensité, les éditorialistes du dimanche ont dégainé leurs plus beaux concepts d’artillerie lourde : « ingérence étrangère », « culture de l’affrontement » et, bien sûr, le fameux « islamo-gauchisme », le couteau suisse rhétorique qui sert désormais à meubler n’importe quel vide argumentatif.

    L’art d’éviter soigneusement le sujet

    Examinons le chef-d’œuvre de prestidigitation intellectuelle qu’on nous propose :

    La caricature de bazar : Réduire une militante engagée pour le climat et les droits humains à une « teigneuse », voilà qui élève immédiatement le niveau du débat républicain. C’est la vieille méthode du naufrageur : quand le message dérange, on conspue le messager.

    Le grand détournement des priorités : Le texte s’insurge : « Les élèves demandent des professeurs ; elle apporte la Palestine. » Ah, la belle émotion de casse-noisettes ! On ne savait pas la presse d’extrême droite si passionnée par le recrutement des enseignants dans le 93. Mais la ficelle est un peu grosse : prétendre qu’un soutien aux droits humains empêche d’exiger des remplaçants en mathématiques, c’est comme dire qu’on ne peut pas réparer une fuite d’eau parce qu’il pleut dehors.

    Le totem d’immunité policière : On nous explique que sacraliser la colère des jeunes serait un crime d’État. En revanche, sacraliser le statu quo et décréter que l’autorité républicaine est par définition infaillible, c’est le B.A.-BA du bon citoyen docile.

    La paranoïa comme doctrine d’État

    Au fond, quel est le véritable crime de Greta Thunberg devant le lycée Paul-Éluard ? Avoir rappelé qu’une jeunesse peut s’intéresser à la fois à son avenir scolaire immédiat et aux drames humanitaires du monde. Mais pour les gardiens de la bien-pensance identitaire, voir une jeune femme porter un keffieh en Seine-Saint-Denis relève de l’attaque chimique.

    Dans cette vision du monde, la jeunesse n’a le droit d’être en colère que si elle le fait poliment, en rang de deux, et de préférence sur des sujets validés par les plateaux de CNews. Dès qu’elle exprime une solidarité internationale contre un massacre documenté, elle devient immédiatement l’« idiot utile » d’un complot mondialiste.

    La vérité sur la piètre qualité du déni

    Ce qui terrifie les auteurs de ce genre de prose, ce n’est pas le désordre dans la rue ; c’est le désordre dans leurs certitudes. Ne pouvant défendre l’indéfendable ni affronter la réalité des accusations d’extermination et de crimes de guerre à Gaza, ils préfèrent faire la police du vêtement.

    On en arrive donc à cette situation grotesque : des hommes mûrs, installés dans de confortables bureaux parisiens, tremblent de rage devant une photo de presse et crient à la fin de la civilisation parce qu’une militante porte un foulard tissé.

    Si la République est si fragile qu’un keffieh suédois à Saint-Denis peut l’effondrer, ce n’est pas la jeunesse qu’il faut blâmer : c’est la frousse ridicule de ceux qui prétendent la défendre.

    A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
    « Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »   

  • Le Makhzen dans son art marocain de prophétie économique :  

    Le Makhzen dans son art marocain de prophétie économique :  

    Parce qu’il faut bien rendre hommage à la haute voltige intellectuelle de la presse du Makhzen, voici une tribune mordante, à la plume aiguisée comme un scalpel et nourrie au rire noir.

    C’est le rendez-vous automnal de la presse marocaine du Makhzen : la messe dominicale de l’apocalypse algérienne. Chaque année, avec une régularité de métronome suisse, un analyste chevronné décrète que l’économie algérienne n’a plus que trois jours à vivre. Et miracle ! Dix ans plus tard, le cadavre respire encore, ne doit pas un seul centime aux banques internationales, et se paye le luxe de regarder flotter la monnaie de voisins qui ont engagé leurs souverainetés jusqu’aux dents.

    Cette fois-ci, une dame en femme de ménage au Palais, qui s’y colle, dans un exercice d’imposture journalistique d’une rare pureté, transformant un bilan financier de routine en scénario hollywoodien façon « Venezuela sous la neige ».

    La dette extérieure : le péché originel qu’Alger refuse de commettre

    Commençons par le péché capital de l’Algérie : son absence de dette extérieure. Pour les courtisans de la finance mondialisée et du Makhzen, ne rien devoir au FMI est une hérésie intolérable. Comment un pays du Tiers-Monde ose-t-il financer ses hôpitaux, ses routes, ses subventions et sa défense nationale avec son propre argent et ses propres mécanismes bancaires internes ? C’est un affront !

    Pour notre chroniqueuse, financer son propre État par de la dette intérieure ce que font religieusement les États-Unis, le Japon ou la France à des échelles astronomiques devient soudainement une « bombe à retardement » et un « crime monétaire ». Mais quand un pays voisin s’endette jusqu’au cou auprès de créanciers étrangers pour financer des vitrines de prestige en bradant ses richesses natales, là, mesdames et messieurs, c’est du « génie économique ».

    Résumé du dogme du Makhzen :

    • S’endetter en dollars chez le FMI et soumettre son peuple à des cures d’austérité drastiques = Gestion moderne et éclairée.
    • Refuser les tuteurs internationaux, garder sa souveraineté financière et soutenir le pouvoir d’achat interne = Folie dictatoriale et planche à billets vénézuélienne.

    Le grand cirque des prédictions du FMI et l’œuf à 65%

    On appréciera le sens du détail dramatique : nous voilà plongés dans la tragédie de l’œuf qui a augmenté au mois d’août ! On tremble, on palpite. C’est bien connu, la variation saisonnière des produits frais en été est la preuve irréfutable de l’effondrement imminent d’une puissance gazière et pétrolière.

    Quant aux projections catastrophistes du FMI à l’horizon 2031… Rappelez-vous des mêmes prédictions pour 2018, puis 2020, puis 2023 ! Selon la presse de Rabat, les réserves de change algériennes devaient être négatives depuis déjà cinq ans. Manque de pot, le marché de l’énergie bouge, la souveraineté alimentaire se renforce pas à pas, et les réserves résistent. Mais qu’importent les faits : pour notre femme de menage, tant qu’il reste du papier pour imprimer son article, la faillite de l’Algérie sera pour demain matin à 8 heures précises.

    L’ironie des leçons de morale monétaire

    L’auteur s’émeut du marché parallèle du dinar et de l’écart avec le taux officiel. Quelle découverte fracassante ! Elle oublie juste de préciser que toutes les économies émergentes en transition, soumises à des contrôles de capitaux stricts pour éviter la fuite des devises vers les paradis fiscaux, connaissent ce phénomène. Mieux vaut une monnaie nationale maîtrisée et protégée qu’un alignement servile sur les monnaies étrangères au prix de la paupérisation des classes populaires.

    Parler de « l’enchaînement entre l’État, les banques publiques et la Banque centrale » comme d’un secret d’État ténébreux relève du burlesque : c’est le B-A-BA de la souveraineté monétaire. Quand l’Europe imprime des milliers de milliards via la BCE (Quantitative Easing), c’est du sauvetage économique. Quand l’Algérie soutient son tissu industriel et ses entreprises publiques stratégiques (Sonatrach, Sonelgaz), c’est une « perfusion mortelle ». Deux poids, deux mesures, une seule mauvaise foi.

    En conclusion : La sérénité face à la rengaine

    Ce genre d’article ne s’adresse ni aux économistes, ni aux observateurs neutres : c’est un tranquillisant à usage interne. Il s’agit de rassurer une opinion locale en lui racontant que, chez le voisin, l’herbe est brûlée, la terre est stérile et le ciel va tomber.

    L’Algérie a ses défis, ses lourdeurs bureaucratiques et ses chantiers de diversification indispensables nul ne le nie. Mais elle les affronte debout, sans chaîne au pied ni créancier à la porte. Que les prophètes de malheur rédigent leurs billets de nécrologie : l’Algérie continuera d’exister, de produire, de payer ses factures et de faire déjouter ceux dont le seul projet économique est d’espérer sa chute.

    A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
    « Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »   

  •  Israël : « Ça ose tout, et c’est même à ça qu’on les reconnaît. »

     Israël : « Ça ose tout, et c’est même à ça qu’on les reconnaît. »

    « Ça ose tout, et c’est même à ça qu’on les reconnaît. » La citation de Audiard est commode : elle permet de faire de l’esprit à peu de frais tout en feignant de poser les vraies questions. Dans la prose feutrée des salons qui carburent au cynisme bien peigné, on nous rejoue la pièce du « Grand Stratège tragique ». Oui, Bibi est un poil encombrant, concède-t-on du bout des lèvres — un « criminel reconnu », admettez-vous gentiment, histoire d’avoir l’air impartial. Mais immédiatement après le numéro de contorsionniste, la vraie question tombe, lourde comme un pavé dans la mare des naïfs : « Mais qui d’autre pour assurer la survie d’Israël ? »

    Sainte Mère Teresa ! Sans le bon docteur Netanyahou, le ciel nous tomberait donc sur la tête ? L’argument est tellement moisi qu’il en devient poétique. C’est la vieille ficelle de l’épouvantail : faites sauter le monstre, et c’est le déluge. Sauf que le « sauveur » en question est précisément l’incendiaire qui a méthodiquement versé du pétrole sur le brasier pendant des années, bétonné les impasses et saboté le moindre avenir sécuritaire viable, tout cela pour s’éviter deux heures d’audience devant ses propres juges.

    Mais la vraie performance d’imposture ne s’arrête pas là. Elle réside dans cette pudeur de gazelle qui consiste à traiter de « naïfs », d’« idiots utiles » ou de « pervers » tous ceux qui refusent d’avaler la soupe. Quand le mot « génocide » ou la critique d’un fiasco sécuritaire est posé, les beaux esprits s’étouffent, hurlent au parti pris et au mauvais registre. Pensez donc ! Douter de la méthode qui consiste à raser des quartiers entiers pour produire de la sécurité, c’est forcément faire preuve d’une « esprit profondément malade ».

    Rappelons pourtant quelques vérités simples, sans le jargon des éditorialistes en chambre :

    Le mythe de l’homme indispensable : Prétendre qu’aucun autre dirigeant ou aucune autre coalition ne saurait prendre de décisions réalistes pour la sécurité d’un pays de neuf millions d’habitants est une insulte pure et simple à l’intelligence des Israéliens. Réduire la survie d’une nation au maintien au pouvoir d’un seul homme aux abois, c’est de l’idolâtrie partisane masquer sous un vernis de réalisme.

    L’esquive permanente : Quand la Cour suprême renvoie la création d’une commission d’enquête sur le 7-Octobre aux calendes grecques sous prétexte de « contraintes de calendrier », ce n’est pas de la gestion : c’est une manœuvre de fuite en avant. On enterre le bilan sous le tapis électoral en espérant que la peur fera le reste.

    Le renversement des valeurs : Qualifier de « profondément pervers » ceux qui refusent la fuite dans le sang et l’aveuglement stratégique, c’est l’hôpital qui se moque de la charité. La vraie perversité consiste à faire croire aux citoyens qu’il n’y a pas d’alternative à la guerre perpétuelle et à l’effondrement moral.

    Alors oui, « Bibi or not Bibi », la question est posée aux urnes. Mais la poser en faisant croire que le choix réside entre un tyran cynique et le néant absolu est une escroquerie intellectuelle. Israël n’a pas besoin d’un criminel de guerre pour exister ; il a besoin de dirigeants qui ne confondent pas la survie d’un peuple avec leur propre immunité judiciaire.

    Le reste n’est que littérature de comptoir, tartuferie et mauvaise foi.

    A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
    « Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »   

  • L’Extrême droite a ses barbares !

    L’Extrême droite a ses barbares !

    Mon Dieu, quelle horreur ! Planquez les colonnes, fuyez les boulevards : la Jeunesse arrive ! Pas celle qui défile sagement en costume de communion ou qui écoute docilement les sermons du dimanche, non. La vraie, la sale, celle qui a le culot d’exiger des profs devant leurs tableaux et un avenir moins bancal que Parcoursup.

    Pour les éditorialistes à la mémoire courte et au poil hérissé, le diagnostic est posé depuis le comptoir de CNews : ces gamin·es sont « nihilistes », « islamo-gauchistes » et téléguidés par un vieux de 73 ans depuis son compte TikTok. Pensez donc ! Quand un lycéen demande deux heures de maths en plus et des fenêtres étanches dans son établissement, c’est forcément qu’un émir afghan lui souffle ses devoirs dans l’oreillette. Le raccourci est pratique : cela évite d’avoir à financer l’école publique.

    Évidemment, le vénérable éditorialiste nous rejoue la romance du « moi en Mai 68 ». Ah, son 68 à lui, c’était du grand art ! De la belle insolence, de la révolte sous label d’origine contrôlée, du bon pavé gaulois certifié conforme. Mais les jeunes d’aujourd’hui ? Des « esprits clonés », ma bonne dame ! Des « néofas décérébrés » ! Parce que c’est bien connu : réclamer la paix à Gaza ou contester un système scolaire qui s’effondre, c’est l’acte barbare ultime. Pire que la fin du monde : un tag sur de la pierre.

    Et pour contrer cette « foule embrigadée », que nous sort-on de la pochette surprise télévisuelle ? L’icône de secours. La jeune militante converted de la dernière heure, passée sans transition du socialisme de maman au syndicat d’extrême droite, adoubée en direct sous les projecteurs. Enfin une « bonne jeunesse » ! Une jeunesse qui ne bloque pas les couloirs, ne manifeste pas, demande pardon d’exister et applaudit la police. La marionnette idéale pour rassurer les retraités effrayés devant leur écran plat.

    Messieurs les censeurs de salon, gardez vos larmes de crocodile sur la métrique des statues et l’« infantisme » supposé de la société. Ce qui vous terrifie, ce n’est pas la violence de trois feutres sur un monument : c’est de voir qu’en dépit de vos sermons, de vos télés de réactionnaires et de vos paniques morales sur commande, les lycéens ouvrent encore les yeux. Et qu’ils refusent poliment d’hériter de votre monde en ruine.

    Parce qu’il est plus commode d’insulter la jeunesse que d’entendre ses revendications, les tenants d’un ordre figé s’emploient aujourd’hui à stigmatiser les mobilisations lycéennes. À les lire, nos lycées ne seraient plus le lieu de l’apprentissage républicain, mais le théâtre d’un « nihilisme » orchestré par des puissances d’endoctrinement. Cette grille de lecture réactionnaire, saturée d’invectives et de paniques morales, ne trompe personne : elle procède d’une entreprise délibérée de disqualification politique de la contestation sociale.

    Il convient de rétablir la réalité des faits face à cette caricature.

    Des revendications concrètes déguisées en menace identitaire

    Les lycéens et lycéennes qui se mobilisent aujourd’hui ne réclament pas le chaos : ils demandent des conditions dignes pour étudier. Le manque structurel de professeurs, le stress aveugle généré par Parcoursup, la dégradation des bâtiments scolaires et l’augmentation des effectifs par classe sont des réalités quotidiennes.

    Disqualifier ces demandes concrètes sous l’étiquette commode et anxiogène d’« islamo-gauchisme » est une imposture intellectuelle. Ce procédé rhétorique vise à déplacer le débat du terrain des moyens de l’Éducation nationale vers celui de la guerre culturelle, évitant ainsi à l’État d’avoir à répondre de l’effondrement des services publics.

    Le procès en « embrigadement » : une instrumentalisation du mépris de classe

    Traiter des jeunes citoyens d’« esprits clonés » guidés par leurs seuls téléphones portables relève d’un paternalisme dépassé et méprisant. De tout temps, la jeunesse a dérangé lorsqu’elle s’emparait de la chose publique. Il est par ailleurs particulièrement cynique d’invoquer la mémoire de Mai 68 pour mieux condamner les engagements d’aujourd’hui : la révolte ne devient-elle légitime aux yeux de la réaction que lorsqu’elle appartient au passé ?

    L’ouverture sur le monde, la solidarité internationale et l’exigence de justice globale ne sont pas les symptômes d’une subversion, mais la marque d’une conscience politique civique. La condamnation des violences humaines ou des crises géopolitiques ne traduit pas un irrespect de la France, mais au contraire un attachement aux valeurs universalistes que la République est censée incarner.

    La fabrication d’une « majorité silencieuse » sur mesure

    Pour contrer la réalité des mobilisations, les récits conservateurs opposent à la jeunesse gréviste la figure de la « jeunesse rangée », mise en scène sur les plateaux télévisés des grands groupes de médias. Cette tentative d’opposer les jeunes entre eux — la « bonne » jeunesse docile contre la « mauvaise » jeunesse contestataire — est une méthode éprouvée de division.

    Une démocratie vivante ne saurait se satisfaire de la passivité. La jeunesse qui s’exprime, qui débat, qui interpelle les pouvoirs publics n’est pas une anomalie : elle est le signe que la politique n’a pas perdu tout son sens pour les nouvelles générations.

    Conclusion

    L’École publique a besoin de moyens, de considération et de justice sociale, non de sermons sécuritaires ni d’anathèmes idéologiques. Plutôt que de Diaboliser la jeunesse en la traitant de « barbare », les responsables politiques honoreraient la République en écoutant ce qu’elle a à nous dire sur l’état de notre société et sur l’avenir que nous lui préparons.

    A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
    « Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »

  • La presse sioniste: le charognard contre le Nobel de la Paix

    La presse sioniste: le charognard contre le Nobel de la Paix

    C’est la grande rentrée des stylistes de la pudeur sélective. Le comité Nobel a commis l’irréparable : il a distingué Navi Pillay. Une dame octogénaire, Sud-Africaine, qui a commis l’impardonnable imprudence d’avoir usé sa vie à combattre l’apartheid avant de présider une commission de l’ONU documentant le massacre à huis clos de Gaza.

    Aussitôt, Israël et ses officines du bien-penser à l’envers et la prose en col d’amidon de l’extrême droite chique s’étouffent dans leur camomille. Pensez donc ! Honorera-t-on bientôt des gens qui lisent le droit international plutôt que des généraux qui rasent des pâtés de maisons ? Où va le monde si les juges s’occupent des massacres au lieu de laisser les massacreurs terminer calmement leur chantier ?

    La comédie du « J’accuse mais je chipote »

    Le procédé est aussi vieux que la rhétorique de salon : on commence par accorder un petit brevet de respectabilité à la cible  « Sa carrière mérite le respect, certes, mais… »  pour mieux lui planter le stylet entre deux vertèbres. Navi Pillay aurait donc le tort mortel d’être atteinte de « la croyance des grandes consciences ».

    Traduction pour les profanes : avoir passé cinquante ans à défendre des victimes d’injustice vous rend évidemment inapte à reconnaître une injustice. C’est mathématique.

    Mais admirez le chef-d’œuvre d’équilibrisme intellectuel : la presse sioniste reconnaît du bout des lèvres la « catastrophe humaine », les « dizaines de milliers de morts », les « quartiers réduits en poussière ». Merci pour ce grand moment d’empathie comptable !

    Mais attention, prévient cette presse la lorgnette sur le nez : « Le nombre des morts ne dispense pas de prouver l’intention ». Ah, l’intention ! On imagine les juristes du dimanche exiger un formulaire CERFA tamponné en trois exemplaires par le cabinet de guerre d’Israël, certifiant sur l’honneur : « Oui, notre intention exacte ce matin à 6 heures était bien génocidaire ». Sans cette pièce jointe, circulez, il n’y a rien à voir, seulement des tonnes de béton tombées par inadvertance sur des enfants.

    Le « Whataboutism » en costume trois-pièces

    N’ayant plus rien à se mettre sous la dent pour balayer les rapports documentés de l’ONU, la tribune s’essaie alors au grand saut acrobatique : la relativisation géographique.

    « Et le Soudan ? Et la Chine ? Et les charniers africains ? , réclame  la presse sioniste en bombant le torse. C’est le fameux « tarif de l’indignation » : tant qu’on n’a pas réglé tous les drames de la planète dans l’ordre alphabétique, il est formellement interdit de s’interroger sur les quarante mille morts d’une enclave sous blocage. On connaissait le négationnisme brut ; voici le négationnisme comparatif, où l’on utilise la souffrance du Darfour comme bouclier thermique pour protéger les bombardements de Gaza. Un vrai sommet de chic étique.

    Et pour parfaire l’emballage universitaire, on nous sort du chapeau le grand historien George Mosse et les « passions mythologiques ». D’un coup de baguette magique, dénoncer des crimes de guerre devient une « passion religieuse », une « volupté humaine » à se désigner un bouc émissaire. On croit rêver : ce ne sont pas les victimes sous les décombres qui crient, ce sont les observateurs qui ont des hallucinations mystiques !

    Le glissement cynique : l’ultime cartouche

    Puis vient le moment où le texte abat sa carte maîtresse, avec cette lourdeur insistante qui feint la subtilité : invoquer la mémoire des persécutions juives et l’antisémitisme pour transformer l’accusateur en suspect. On passe en trois paragraphes de la critique pointilleuse d’un rapport juridique à l’évocation des mythes empoisonnés du Moyen Âge. Le message subliminal est gravé au marteau-piqueur : Dénoncer la destruction méthodique d’une population à Gaza, ce n’est pas faire du droit, c’est perpétuer le plus vieux crime de l’histoire.

    C’est là que le cynisme touche au sublime. Pour défendre un gouvernement d’extrême droite engagé dans une guerre d’anéantissement, le texte se dote d’un brevet d’antiracisme d’occasion. L’inversion est totale, le monde marche sur la tête : défendre le droit international devient un acte d’intolérance, et réclamer des comptes à un État surarmé devient une persécution.

    Le Nobel de la pudeur effarouchée

    En vérité, ce qui traumatise ces beaux esprits, ce n’est pas que Navi Pillay manque de rigueur. Ce qui les rend fous, c’est que le droit international persiste à exister. C’est que la réalité brute des faits s’obstine à troubler leurs sermons sur le « monde civilisé ».

    Le comité Nobel n’a pas rendu un jugement absolu, il a simplement rappelé une vérité élémentaire que la mauvaise foi galopante cherche à enfouir : aucune cause, aucun drapeau, aucun traumatisme historique ne donne un chèque en blanc pour transformer un territoire en cimetière à ciel ouvert. Mais pour comprendre cela, il faut encore posséder un cœur qui bat et une conscience qui ne s’éteint pas dès qu’on lui tend un micro.

    A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
    « Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »

  • France régime autoritaire : La répression Policières contre l’Intifada des lycées !

    France régime autoritaire : La répression Policières contre l’Intifada des lycées !

    Attention, alerte rouge ! Sortez les casques lourds, préparez les abris anti-atomiques : les lycéens en France réclament du papier hygiénique dans les WC.

    Pour le commun des mortels, c’est le signe d’un budget de l’Éducation nationale géré avec les pieds. Pour la presse d’extrême droite et ses penseurs à la colle forte du sionisme, c’est le début du Grand Remplacement, la prise de pouvoir des califats dans les couloirs de la Seconde B, et l’annonce officielle de l’Apocalypse.

    Donald Trump, docteur es-radiateurs

    Pour étayer cette analyse de haute volée, leur pamphlétaire en charentaises va chercher sa référence morale chez le grand philosophe du Bronx, Donald Trump. Lequel explique au monde, du haut de sa nuance légendaire, que si le radiateur du lycée Henri-IV fuit, c’est en réalité l’Islam radical qui tente de reconquérir la Gaule. La presse de l’extrême droite sioniste reconnaît poliment que le propos est « un brin réducteur », tu m’étonnes, John mais salue le « recul » de l’expert. Quand un pyromane analphabète commente l’isolation thermique des bâtiments publics, le réac applaudit la hauteur de vue.

    Mais attention, la suite atteint des sommets de paranoïa clinique. Les gamin·es qui demandent des profs devant le tableau et de l’air en été ? Des terroristes qui s’ignorent ! Des embrigadés de « l’intifada des lycées » ! Des fantassins de « l’infantisme » !

    Comprenez bien la logique de ces esprits malades : exiger de ne pas geler à 8 heures du matin en cours de SVT, c’est faire le jeu de LFI, lyncher des policiers au lance-pierre et préparer la dictature des adolescents. Si 40 % des jeunes envoient paître le bloc bourgeois, ce n’est évidemment pas parce que le monde qu’on leur prépare ressemble à une décharge toxique : c’est parce qu’ils ont été intoxiqués par les « proxies » mélenchonistes, et même par Hamas.. Ces jeunes sont tellement cons qu’ils ne savent même pas pourquoi ils ont froid. Heureusement que la droite du sionisme dure est là pour leur expliquer qu’ils sont manipulés par le Hamas du Val-de-Marne.

    Le grand trou noir cérébral : du lycée au Brexit

    Soudain, pris d’un AVC rhétorique ou d’une crise d’aération mal gérée, le pamphlétaire abandonne ses lycéens terroristes pour nous coller trois paragraphes sur le Brexit, les taux de mortalité des retraités britanniques, le mécanisme SAFE et le marché chinois des minéraux critiques.

    Quel est le rapport entre le papier toilette du lycée Joliot-Curie et l’IA Act de la Commission européenne ? Aucun. Absolument aucun. C’est l’art consommé de la bouillie pour chat : on commence par insulter les jeunes, on touille avec un peu de peur islamique, et on conclut par une tisane technocratique sur Keir Starmer pour faire « intellectuel ».

    La trouille des vieux barbons

    Derrière le ridicule absolu de ce texte, la réalité est d’une simplicité biblique : ces gens ont une frousse bleue. Ils ont la pétoche devant une jeunesse qui ne baisse pas les yeux, qui se fiche de leurs épouvantails et qui leur rappelle que leur monde rance est en train de calancher exactement comme les brexiteurs dont l’auteur pleure gentiment la disparition démographique.

    Alors, que les éditorialistes de la haine se rassurent : la démocratie ne va pas s’effondrer parce que des gamins demandent du savon et du papier aux toilettes. Par contre, leur logiciel politique, lui, est déjà au fond de la cuvette. Et la chasse a déjà été tirée.

    A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
    « Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »   

  • Sionisme-sur-Ciel : Quand la propagande prend l’avion

    Sionisme-sur-Ciel : Quand la propagande prend l’avion

    Avis aux amateurs de blockbusters de troisième zone : Tom Cruise peut aller rhabiller sa cascade, les studios d’Israël viennent de sortir leur nouveau pilote. Pour le pitch, ne cherchez pas trop de cohérence, c’est du brut, du lourd, du surréaliste. Prenez un vol Dubaï-Tel-Aviv, un copilote omanais pris d’une soudaine envie de jouer du surin en pleine altitude de croisière, un cadre de banque héroïque, et une chute vertigineuse de 4 300 mètres en trente secondes — soit une pointe à près de 500 km/h en piqué vertical sans que les ailes ne se détachent, du jamais-vu dans la physique aéronautique, mais qu’importe ! Quand la victimisation est en jeu, les lois de la gravité s’inclinent bien gentiment.

    Le décor est posé, et quel décor ! Des témoignages contradictoires balancés sur les réseaux sociaux avant même que les boîtes noires n’aient eu le temps de tiédir. Le commandant blessé ? Il est émirati selon les uns, indien selon les autres. Le copilote héroïque qui passait par là ? Fidjien, pardi ! Il ne manquait plus qu’un stewart esquimau et un passager péruvien pour compléter le casting de cette auberge espagnole à 10 000 mètres d’altitude.

    Mais le summum du spectacle réside dans la scène d’action au cockpit. Alors que l’appareil pique vers le sol à une vitesse de sous-marin en perdition, voici que déboule le banquier de la Leumi Bank  alerté par sa tendre épouse qui entend des cris à travers la porte blindée anti-terroriste post-11 septembre. Par quel miracle la porte s’est-elle ouverte ? Mystère et boule de gomme. Peut-être qu’en saisissant le code « 0000 » ou grâce à un coup de baguette magique, le commando du dimanche parvient à s’engouffrer dans la cabine pendant que l’avion fait des toupies et détruit son empennage. On imagine la scène : le médecin de bord qui applique des pansements au milieu du piqué, pendant que les passagers font du catch avec le copilote fou sur les pédales de direction. Spielberg en pleure encore de jalousie.

    Évidemment, le parallèle avec le drame de la Germanwings est lâché en cours de route. Parce qu’il faut bien injecter la dose de choc émotionnel nécessaire pour que le spectateur ne se pose pas trop de questions gênantes. Une petite touche de terreur collective pour lier le tout, et hop, le tour est joué !

    Ce récit haletant, colporté par une presse toujours prompte à transformer la moindre friction en guerre sainte céleste, repose sur un ficelage si grossier qu’on en vient à se demander si le scénario n’a pas été rédigé sur un coin de table après trois verres d’arak. L’appareil se pose en Arabie Saoudite, l’agresseur est estampillé « arabe », le banquier est décoré du titre de sauveur suprême, et la presse d’extrême droite locale applaudit à tout rompre devant ce conte de fées sécuritaire.

    Derrière ce théâtre de guignol aérien se cache toujours la même mécanique usée jusqu’à la corde : fabriquer de l’effroi, nourrir le mythe de la citadelle assiégée jusque dans les nuages, et faire oublier le réel par le spectaculaire. La prochaine fois, de grâce, soignez les effets spéciaux : même pour un mauvais film de série B, les ficelles sont un peu trop grosses.

    A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
    « Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »   

  • Quand les Palestiniens deviennent presque accessoires : l’imposture de l’hostilité à Israël ;

    Quand les Palestiniens deviennent presque accessoires : l’imposture de l’hostilité à Israël ;

    Il fallait y penser. Bienvenue dans la géopolitique façon miroir déformant.                                   Lisez attentivement ces chroniques bien peignées. Observez la froideur chirurgicale avec laquelle des fins stratèges sionistes de plateau décortiquent « l’usage politique » de la cause palestinienne de Téhéran à Rabat. À les entendre, si le monde musulman hurle sa colère, ce n’est pas parce qu’un peuple se fait massacrer, affamer et effacer de la carte en direct sous les projecteurs du monde libre. Non, voyons ! C’est uniquement parce que des mullahs barbichus et des politiciens maghrébins en mal de bulletins de vote ont trouvé un formidable « ciment politique ».

    Quelle prodigieuse imposture. Quelle perversion intellectuelle.

    Il faut une myopie morale profondément malade pour observer un carnage et ne commenter que la stratégie de communication de ceux qui s’en indignent. On nous parle du PJD au Maroc, des Houthis au Yémen, de l’Iran… Mais qui alimente ce fameux « ciment », si ce n’est la politique d’extermination systématique menée par l’État d’Israël ? Un État qui a transformé la négation absolue de l’Autre en doctrine de survie nationale, où la destruction du Palestinien n’est plus un collatéral damage, mais un acte existentiel.

    Le problème n’est jamais ce qui provoque l’hostilité

    L’article de la presse de l’extrême droite de France, veut nous expliquer que l’Iran, les Houthis et le PJD marocain utilisent la Palestine à des fins politiques. Très bien.

    Personne de sérieux ne devrait nier que des gouvernements, des partis et des mouvements peuvent instrumentaliser une cause populaire. L’histoire politique est pleine de ces mécanismes. Une cause juste peut parfaitement être récupérée par des pouvoirs qui poursuivent leurs propres intérêts. Mais il manque quelque chose d’essentiel dans cette démonstration.

    Pourquoi la cause palestinienne est-elle devenue si puissante ?

    Pourquoi cette question traverse-t-elle les frontières, les idéologies, les appartenances religieuses et les régimes politiques ?

    Pourquoi des populations qui ne vivent ni à Téhéran, ni à Sanaa, ni à Rabat continuent-elles de se sentir concernées ?

    Pourquoi, après tant d’années, la Palestine demeure-t-elle une question capable de provoquer des mobilisations massives ?

    Voilà la question embarrassante. Car si l’on veut expliquer honnêtement le « ciment politique » que constitue l’hostilité à Israël, il faut aussi examiner le matériau avec lequel ce ciment est fabriqué. Et ce matériau ne tombe pas du ciel.

    Curieuse disparition des Palestiniens

    Dans cette mécanique intellectuelle, les Palestiniens deviennent presque accessoires.

    Ils sont présents comme une cause.

    Comme un symbole.

    Comme un argument électoral.

    Comme une variable stratégique.

    Mais beaucoup moins comme des êtres humains soumis depuis des décennies à l’occupation, aux déplacements, aux restrictions, à la violence, aux destructions et à l’incertitude permanente.

    C’est précisément là que le raisonnement devient bancal.

    On nous explique que les Houthis utilisent Gaza.

    Que Téhéran utilise Gaza.

    Que les islamistes marocains utilisent Gaza.

    Fort bien.

    Mais qui utilise alors la réalité palestinienne pour produire cette colère ?

    Qui contrôle les territoires ?

    Qui bombarde ?

    Qui déplace ?

    Qui impose les restrictions ?

    Qui détruit des infrastructures ?

    Qui maintient une population sous une pression militaire et administrative considérable ?

    Ces questions ne disparaissent pas parce qu’elles sont politiquement inconfortables.

    L’ONU continue précisément de documenter en 2026 les conséquences humanitaires des opérations israéliennes à Gaza et les violences, déplacements et restrictions touchant les Palestiniens en Cisjordanie.

    Autrement dit, il existe une petite bizarrerie dans cette manière de raconter l’histoire : on analyse minutieusement ceux qui protestent contre l’incendie, mais on consacre beaucoup moins d’énergie à examiner ce qui brûle réellement.

    Le merveilleux concept de « ciment politique »

    Le mot est élégant : « ciment ».

    Il donne l’impression que les Palestiniens seraient une sorte de pâte électorale prête à être malaxée par les stratèges de la région.

    Un peu de Gaza ici. Une pincée d’antisionisme là. Deux cuillères d’islamisme. Et hop : une recette électorale.

    C’est commode.

    Sauf que les sociétés humaines ne fonctionnent pas comme une recette de cuisine. La solidarité avec les Palestiniens ne devient pas artificielle simplement parce qu’un parti politique s’en empare.

    Un parti peut exploiter une colère réelle. Il ne l’a pas nécessairement créée.

    Voilà toute la différence.

    Le PJD peut parfaitement utiliser la question palestinienne dans son opposition au rapprochement avec Israël. Les résultats du scrutin marocain du 23 septembre 2026 montrent d’ailleurs son retour parlementaire, avec 54 sièges contre 13 en 2021. Mais réduire cette remontée à la seule Palestine serait aussi simpliste que de prétendre que la question palestinienne n’y joue aucun rôle. L’article reconnaît lui-même que le chômage, les inégalités, les services publics et la défiance politique comptent.

    Alors pourquoi vouloir absolument transformer la Palestine en variable explicative privilégiée ?

    Et Israël dans tout cela ?

    C’est ici que le texte atteint son sommet de déséquilibre. L’hostilité à Israël est examinée comme un phénomène politique. Mais l’objet de cette hostilité est beaucoup moins interrogé. Comme si Israël existait dans une petite bulle géopolitique parfaitement innocente, autour de laquelle s’agiteraient des acteurs irrationnels, opportunistes ou fanatiques.

    Quelle merveilleuse économie narrative. Israël fait quelque chose.

    Les Palestiniens réagissent.

    Les voisins réagissent aux Palestiniens.

    Les partis récupèrent les réactions.

    Les Houthis récupèrent les partis.

    L’Iran récupère les Houthis.

    Et, finalement, le coupable de toute cette agitation devient… l’hostilité envers Israël.

    On pourrait presque applaudir devant tant d’élégance circulaire.

    Mais il manque toujours le début de la phrase.

    Hostilité à Israël en raison de quoi ?

    Il existe évidemment les attaques commises contre des civils israéliens, notamment par le Hamas, et elles doivent être condamnées comme telles. Mais reconnaître les crimes commis contre des Israéliens n’oblige nullement à fermer les yeux sur les violences commises contre des Palestiniens. Une vie israélienne ne vaut pas davantage qu’une vie palestinienne. Et une souffrance ne devient pas légitime parce que celui qui la subit possède une armée plus puissante que celui qui la provoque. C’est pourtant cette symétrie morale élémentaire qui semble parfois manquer dans certaines chroniques.

    Le tour de passe-passe

    Le tour de passe-passe consiste finalement à transformer une question politique en question psychologique.

    Pourquoi détestent-ils Israël ?

    Parce qu’ils seraient islamistes.

    Parce que l’Iran voudrait dominer la région.

    Parce que les Houthis chercheraient de la visibilité.

    Parce que le PJD aurait besoin d’un thème électoral.

    Peut-être.

    Mais ces explications ne suffisent pas. Elles expliquent ce que certains acteurs font de la cause palestinienne. Elles n’expliquent pas pourquoi cette cause demeure si profondément enracinée dans les opinions publiques. Pour comprendre cela, il faut regarder la réalité palestinienne. Et cette réalité est particulièrement difficile à faire disparaître derrière une formule journalistique.

    Le Maroc : l’élégance du paradoxe

    Le cas marocain est d’ailleurs particulièrement révélateur. Le Maroc a renoué ses relations avec Israël en 2020, dans le cadre de l’accord trilatéral avec les États-Unis. En septembre 2026, les deux pays ont même annoncé une nouvelle étape dans leurs relations diplomatiques. Parallèlement, le PJD fait son retour parlementaire avec 54 sièges. L’auteur y voit essentiellement la démonstration que l’hostilité à Israël constitue un outil électoral.

    Pourquoi pas.

    Mais une autre lecture existe : dans une société où la question palestinienne demeure populaire, un parti d’opposition peut tout simplement reprendre une revendication que le pouvoir ne souhaite pas transformer en politique étrangère officielle.

    Ce n’est pas exactement la même chose. Et surtout, cela pose une question que l’article évite soigneusement : Pourquoi cette revendication conserve-t-elle une telle puissance sociale après toutes ces années ? Peut-être parce que les images de Gaza, les morts, les destructions et les déplacements ne ressemblent pas vraiment à une invention électorale.

    Le mort a parfois la mauvaise habitude de ne pas respecter les éditoriaux

    C’est probablement le problème avec les faits. Ils sont terriblement indisciplinés. Ils refusent de rentrer proprement dans les catégories idéologiques. Un enfant palestinien tué ne demande pas à son lecteur s’il est iranien, marocain, sunnite, chiite, islamiste ou électeur du PJD. Une famille déplacée ne demande pas si les Houthis exploitent politiquement son malheur. Une maison détruite ne vérifie pas si Téhéran cherche à accroître son influence régionale.

    La souffrance humaine possède cette fâcheuse tendance à résister aux analyses qui voudraient la réduire à une stratégie de communication. Et c’est précisément pourquoi la Palestine continue de revenir, encore et encore, dans le débat.

    Pas parce que l’Iran l’aurait inventée. Pas parce que les Houthis l’auraient brevetée. Pas parce que les islamistes marocains l’auraient découverte à la veille d’une élection. Mais parce qu’il existe un conflit réel, une population réelle et des violences réelles.

    Une hostilité n’est jamais née dans le vide

    Il faudrait donc inverser la question. Au lieu de demander uniquement : « Pourquoi l’hostilité envers Israël est-elle un ciment politique ? »

    C’est fou ce que ces Palestiniens sont serviables, quand même. Ils se font massacrer depuis des décennies dans le seul but altruiste de fournir des thèmes de campagne aux islamistes de Rabat et du grain à moudre aux ayatollahs de Téhéran. Quel sens du sacrifice ! On me souffle même dans l’oreille que Netanyahou ne bombarderait que pour aider le PJD à remonter dans les sondages. Ah, la solidarité internationale !

    Nos fins limiers de la presse bien-pensante déplorent le « cynisme » des Houthis qui bloquent la mer Rouge. C’est vrai ça, gâcher le commerce maritime juste pour des civils sous les bombes, quel manque de savoir-vivre ! Pendant ce temps-là, le gouvernement israélien, lui, ne fait pas de politique : il fait de la « légitime défense existentielle » à coups de bulldozers sur des berceaux. Mais attention, n’en parlez pas, vous risqueriez de gâcher le narratif.

    En résumé : l’occupant pille, rase et massacre en toute sérénité, mais le vrai problème moral de la région, c’est que les voisins trouvent ça déplaisant et que ça fait baisser les actions de la diplomatie royale.

    Dormez braves gens, la bien-pensance veille sur vos œillères !

    A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
    « Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »   

  • L’antisémitisme : une formidable machine à fabriquer du silence.

    L’antisémitisme : une formidable machine à fabriquer du silence.

    « En regardant l’aveugle tomber, le sourd oublie sa peine. » Il fallait oser.

    Pour répondre à la question palestinienne, certains  medias ont désormais trouvé la méthode miracle : inutile de discuter d’histoire, de droit international, de colonisation, d’expulsions, d’occupation, de Jérusalem-Est ou de déplacement de populations. Il suffit de sortir le divan, le stéthoscope et le manuel de psychiatrie de comptoir : L’antisémitisme.

    Et voilà que celui qui conteste le récit dominant devient malade. Pratique. Très pratique.

    Le procédé est vieux comme les propagandes : si les faits deviennent gênants, pathologisons ceux qui les rappellent.

    L’auteur du texte nous explique ainsi que croire au déplacement massif des Palestiniens en 1948 relèverait d’une sorte de « trouble du développement pervers ».

    Ah bon ?

    Il faudra alors prévenir les Nations unies qu’elles souffrent elles aussi d’un étrange trouble collectif. Car l’ONU estime qu’à la fin de 1949, environ 726 000 Palestiniens avaient été déplacés de leurs foyers pendant la guerre de 1948. Mais qu’importe. Lorsque l’histoire contredit le récit, il suffit apparemment de déclarer l’histoire malade.

    Le tour de magie : Hamas = Palestiniens

    Et c’est ici que le tour de passe-passe devient particulièrement grossier.

    Le commentaire mélange méthodiquement deux réalités distinctes : les attaques commis par le Hamas et la question des droits des Palestiniens.

    Personne n’a besoin d’aimer le Hamas pour constater qu’un Palestinien de Jérusalem-Est n’est pas le Hamas.

    Un enfant de Gaza n’est pas le Hamas.

    Une famille expulsée de sa maison n’est pas le Hamas.

    Un agriculteur de Cisjordanie n’est pas le Hamas.

    Une vieille dame palestinienne menacée d’expulsion à Silwan n’est pas le Hamas.

    Et les centaines de milliers de Palestiniens déplacés en 1948 n’étaient certainement pas une armée clandestine du Hamas, organisation créée des décennies plus tard.

    C’est pourtant cette confusion intellectuelle qui permet de transformer toute revendication palestinienne en prolongement imaginaire du 7 octobre.   Magnifique mécanisme.

    On prend une population entière, on lui colle une organisation armée sur le front, puis on prétend avoir expliqué son histoire. C’est moins de l’analyse que du recyclage politique.

    Le Hamas a–t-il commit des crimes ?  

    Le 7 octobre a fait des victimes civiles israéliennes. Les accusations concernant des meurtres, des prises d’otages et des violences sexuelles doivent être examinées avec sérieux, comme toute violation grave du droit international. Mais constater cela ne dispense personne d’examiner les autres faits. C’est même exactement l’inverse.

    Un crime ne fait pas disparaître un autre crime.

    Une victime israélienne ne devient pas moins victime parce qu’une victime palestinienne existe. Et une victime palestinienne ne devient pas moins victime parce que le Hamas existe. C’est pourtant cette logique élémentaire que le commentaire semble vouloir abolir. Il faudrait donc choisir son indignation ?

    Non. La morale à géométrie variable n’est pas une morale.

    Le « déni de réalité » a parfois de curieuses préférences

    Le plus savoureux reste cette accusation de « négationnisme ». Car nier le 7 octobre est effectivement absurde. Mais transformer toute contestation de la politique israélienne en négation du 7 octobre l’est tout autant. On peut condamner sans ambiguïté les crimes du Hamas et parler de la dépossession palestinienne. On peut reconnaître les victimes israéliennes et parler des victimes palestiniennes. On peut condamner les violences sexuelles et discuter des responsabilités politiques et militaires israéliennes.

    On peut reconnaître la réalité historique du peuple juif sans effacer celle du peuple palestinien. Cela s’appelle simplement refuser le choix entre deux mémoires.

    Et puis arrive Gaza…

    L’auteur affirme que considérer que des crimes relevant du génocide peuvent être commis à Gaza serait une « croyance manifestement fausse ». Là encore, la réalité juridique est légèrement moins confortable que cette assurance péremptoire.

    La Cour internationale de Justice n’a pas déclaré, dans son ordonnance de janvier 2024, qu’un génocide était définitivement établi. Mais elle n’a certainement pas balayé l’accusation comme une « illusion ».

    Elle a considéré que certains des droits invoqués par l’Afrique du Sud au titre de la Convention sur le génocide étaient plausibles et a ordonné à Israël de prendre des mesures conservatoires, notamment pour prévenir les actes entrant dans le champ de la Convention et permettre l’accès à l’aide humanitaire.

    La Cour a ensuite réaffirmé ces mesures et demandé des dispositions supplémentaires face à la détérioration des conditions de vie et au risque de famine.

    Alors, bien sûr, on peut discuter de la qualification juridique finale. C’est même indispensable. Mais transformer cette discussion judiciaire en diagnostic psychiatrique de ceux qui l’évoquent relève d’une curieuse conception du débat intellectuel. Le tribunal n’a pas encore rendu son verdict final, par fuite des accusés ? Très bien. Mais cela ne transforme pas automatiquement tous ceux qui posent la question en malades mentaux.

    Et Jérusalem-Est ? On en fait quoi ?

    Ah, Jérusalem-Est.

    Cette vieille gêne que certains aimeraient soigneusement maintenir hors champ.

    Parce qu’il est difficile de parler éternellement de « lutte contre le terrorisme » lorsqu’on doit expliquer pourquoi des familles palestiniennes sont expulsées de leurs maisons, pourquoi des bâtiments palestiniens sont démolis ou pourquoi des Palestiniens sont confrontés à un régime de permis dont l’obtention est extrêmement difficile.

    Les rapports récents de l’OCHA documentent précisément ces phénomènes.

    En 2026, des familles palestiniennes de Jérusalem-Est ont encore été déplacées à la suite de démolitions et d’expulsions ; l’OCHA rapporte également des procédures d’expulsion engagées par des organisations de colons et des familles palestiniennes exposées au risque de déplacement forcé. Voilà donc une réalité particulièrement embarrassante : des Palestiniens peuvent être confrontés à une procédure d’expulsion sans avoir jamais appartenu au Hamas, sans avoir tiré une balle et sans avoir participé au 7 octobre.

    Comment le diagnostic psychiatrique explique-t-il cela ? Mystère.

    Peut-être faut-il inventer un nouveau trouble : le syndrome de la maison palestinienne qui refuse obstinément de disparaître.

    L’obsession des Juifs ? Ou l’obsession de l’amalgame ?

    Autre trouvaille : si Israël et les Juifs occupent autant de place dans les débats internationaux, ce serait forcément parce que le monde serait « obsédé » par les Juifs. Voilà une hypothèse extraordinairement commode.

    Mais elle oublie un détail assez gênant : Israël n’est pas simplement une population juive dispersée dans le monde. C’est un État, avec une armée, un gouvernement, une politique étrangère et un contrôle effectif sur des territoires dont le statut fait l’objet d’un contentieux international majeur.

    Critiquer les décisions d’un gouvernement n’est donc pas, par définition, une attaque contre une religion ou une population. Sinon, il faudrait considérer toute critique de l’Arabie saoudite comme une haine des musulmans, toute critique de l’Inde comme une haine des hindous, toute critique du gouvernement indien comme une haine des Indiens, et toute critique d’un gouvernement chrétien comme une haine des chrétiens.

    Ce raisonnement ne tient évidemment pas. Pourquoi devrait-il devenir soudainement valable lorsqu’il s’agit d’Israël ?

    La vieille technique : transformer l’adversaire en caricature

    Le procédé est finalement assez simple.

    Vous dites : « Il existe un problème historique palestinien. »

    Réponse : « Vous niez le 7 octobre. »

    Vous dites : « Des Palestiniens ont été déplacés en 1948. »

    Réponse : « Vous niez l’histoire juive. »

    Vous dites : « Des civils palestiniens meurent à Gaza. »

    Réponse : « Vous êtes antisémite. »

    Vous dites : « Il existe des expulsions à Jérusalem-Est. »

    Réponse : « Vous soutenez le Hamas. »

    Et lorsque vous demandez enfin qu’on distingue les sujets ?

    On vous explique que vous souffrez d’un trouble psychologique.

    Voilà une formidable machine à fabriquer du silence.

    Non, les Palestiniens ne sont pas un appendice du Hamas

    C’est précisément ce point qu’il faudrait marteler. Le Hamas peut être critiqué. Il peut être condamné. Ses attaques peuvent être documentées. Ses responsabilités peuvent être établies.

    Mais le Hamas ne possède pas le monopole de l’identité palestinienne.

    Il ne possède pas davantage le droit de transformer chaque Palestinien en suspect par procuration. Sinon, on ne parle plus de responsabilité individuelle. On parle de culpabilité collective et la culpabilité collective est précisément l’une des idées les plus dangereuses de l’histoire politique moderne.

    Le véritable tour de prestidigitation

    Le plus extraordinaire, finalement, est qu’Israël prétend combattre les « illusions » tout en construisant la sienne.

    Il fait disparaître la Nakba. Il fait disparaître l’occupation. Il fait disparaître la dépossession. Il fait disparaître les expulsions. Il fait disparaître Jérusalem-Est. Il fait disparaître les colonies. Il fait disparaître les civils palestiniens derrière le mot « Hamas ».

    Puis il regarde le chapeau vide et s’écrie : « Regardez ! Il n’y a jamais eu de lapin ! »

    Forcément. Il vient de le mettre sous le tapis. La question palestinienne ne disparaît pas parce qu’on l’insulte. Elle ne disparaît pas parce qu’on psychiatrise ceux qui en parlent. Elle ne disparaît pas parce qu’on brandit le 7 octobre comme un joker permettant de fermer toutes les autres discussions. Et surtout, elle ne disparaît pas parce qu’un media décrète que certains faits historiques sont des hallucinations.

    La réalité n’a malheureusement pas besoin de son autorisation pour exister.

    Et c’est peut-être cela, au fond, le véritable problème. Pas l’obsession des autres. Mais l’incapacité à regarder simultanément plusieurs réalités en face. La Nakba existe aussi. La dépossession palestinienne existe. L’occupation existe. Les expulsions de Jérusalem-Est existent. Les victimes palestiniennes existent et le droit international existe également.

    On peut refuser de choisir entre les victimes.

    Ce qui est beaucoup plus difficile que de choisir un camp, puis de traiter tous ceux qui refusent ce simplisme de « malades ».C’est peut-être moins confortable. Mais c’est précisément ce que l’on appelle regarder la réalité en face.

    A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
    « Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »   

  • Arabie Saoudite/Yémen : Et si les Houthis gagnaient la guerre ?

    Arabie Saoudite/Yémen : Et si les Houthis gagnaient la guerre ?

    Depuis quelque temps, la presse occidentale nous parle de l’attaque des Houthis contre l’Arabie saoudite comme s’il s’agissait d’un éternel affrontement entre une monarchie respectable et quelques rebelles turbulents surgis du désert aux pieds nus. Le récit est pratique, simple, presque confortable. Il permet surtout d’éviter les questions qui dérangent.

    Alors que tout le monde sait pourtant qu’en mars 2015, la coalition militaire conduite par l’Arabie saoudite lançait ses premiers bombardements contre les positions du mouvement houthi. C’était le début officiel d’une guerre qui, dix ans plus tard, n’a toujours pas véritablement cessé. Et, au fil des années, une évidence s’est imposée : cette guerre a surtout permis aux Houthis de renforcer leur pouvoir.

    Le paradoxe mérite qu’on s’y attarde, parce qu’il est presque comique. Plus la coalition frappe, plus le mouvement houthiste ne gagne en stature régionale. Leurs opérations en mer Rouge leur ont offert quelque chose que ni l’argent ni les chars ne procurent : une popularité de rue. Pendant que les capitales arabes officielles regardaient ailleurs face au sort de Gaza, les Houthis, eux, tiraient des missiles en direction de Tel-Aviv. Résultat symbolique immédiat : ils passent pour les seuls à faire quelque chose, quand tout le monde d’autre négocie sa passivité. Les représailles israéliennes sur le port de Hodeïda, censées les punir, ont surtout renforcé le récit : le petit qui tient tête au grand.

    Leurs interventions en mer Rouge leur ont même offert une popularité régionale inattendue. Au moment où plusieurs États arabes sont profondément discrédités par leur incapacité à agir face au drame de Gaza, les Houthis ont habilement occupé l’espace laissé vacant. Ils ont pu apparaître comme les seuls acteurs arabes disposés à prendre directement position en faveur des Palestiniens assiégés.

    Lorsque des frappes israéliennes ont ensuite visé le Yémen et détruit notamment des infrastructures civiles du port de Hodeïda, les Houthis ont obtenu un avantage politique supplémentaire : celui de pouvoir se présenter comme les victimes d’une confrontation directe avec Israël. Ils se sont ainsi installés, au moins symboliquement, dans l’espace laissé vacant par le Hezbollah.

    Ils ont surtout démontré qu’ils pouvaient envoyer des drones et des missiles jusqu’en Israël, certains ayant atteint la région de Tel-Aviv et provoqué même des victimes. Les bombardements américains ordonnés par Donald Trump le 15 mars 2025, qui ont fait plusieurs dizaines de morts civils selon les informations rapportées à l’époque, n’ont fait qu’alimenter leur récit favori : celui d’un mouvement assiégé, frappé par les grandes puissances et continuant malgré tout à défier l’ordre international.

    Pendant ce temps, Riyad cherche depuis 2022 à sortir du bourbier yéménite. Ce retrait progressif a mécaniquement renforcé la position des Houthis. Et lorsque l’adversaire veut quitter la table, celui qui reste assis peut naturellement se permettre de demander davantage. Les Houthis l’ont parfaitement compris : pourquoi se contenter d’un accord acceptable quand il est possible de faire monter les enchères et d’humilier encore un peu plus les Saoudiens avant de signer la paix ?

    Rebelles ou gouvernement de fait ?

    Un peu d’histoire, pour ceux qu’on a mal informés, le mouvement est né en 2003, porté par un chef religieux, Hussein al-Houthi, tué l’année suivante par le pouvoir central. Son nom, récupéré par ses adversaires, est devenu une étiquette commode pour ranger le mouvement dans la case « bande de rebelles tribaux »  pratique, quand on veut éviter d’admettre qu’on a affaire à un pouvoir constitué. En 2014, ces mêmes « rebelles » prenaient Sanaa et contrôlaient un territoire abritant 70 à 80 % de la population du pays.

    Un mouvement qui tient la capitale et l’écrasante majorité du pays depuis plus d’une décennie, ce n’est plus une insurrection : c’est un gouvernement. Mais voilà, les Houthis sont hostiles à Riyad, hostiles à Israël, et entretiennent de bonnes relations avec Téhéran  un cocktail qui leur a valu, dans une grande partie de la presse occidentale, le maintien obstiné de l’étiquette « rebelles », comme s’il suffisait de refuser un mot pour effacer un fait.

    Sauf qu’en 2014, les mêmes « rebelles » prenaient le contrôle de Sanaa, la capitale, ainsi que d’un territoire regroupant environ 70 à 80 % de la population yéménite.

    À partir de là, continuer à parler simplement de « rebelles » devient pour le moins curieux. Un mouvement qui contrôle depuis plus d’une décennie la capitale d’un pays et l’immense majorité de sa population n’est plus seulement une guérilla. Il est devenu, de fait, une autorité gouvernementale majeure, qu’on le reconnaisse ou non.

    Mais cette réalité dérangeait fortement le récit médiatique dominant. Les Houthis étaient hostiles à l’Arabie saoudite, violemment opposés à Israël et entretenaient des relations avec l’Iran. Il était donc beaucoup plus commode de les maintenir dans la catégorie des « rebelles », catégorie magique qui permet de décrire le pouvoir quand on ne souhaite pas vraiment reconnaître sa réalité.

    Gaza leur offre une tribune mondiale

    Octobre 2023, ou le tournant, c’est le blocus de la mer Rouge, lancé en soutien aux Gazaouis assiégés, qui a fait basculer les Houthis dans la lumière mondiale. Résultat concret : le port israélien d’Eilat, stratégique, a fermé boutique. Pendant que l’administration Biden multipliait les frappes aériennes sans résultat décisif, un mouvement yéménite parvenait à faire ce qu’aucun gouvernement arabe officiel n’avait tenté depuis des décennies  infliger un coût économique réel à Israël en réponse aux destructions à Gaza.

    Le résultat fut spectaculaire. Le blocus houthi a paralysé l’activité du port israélien d’Eilat, au point de contribuer à sa fermeture. Pour les Houthis, c’était évidemment une formidable opération politique : pendant que les gouvernements arabes multipliaient les communiqués, eux envoyaient des missiles.

    Voilà qui changeait légèrement la photographie, pour leurs partisans, les Houthis devenaient le seul gouvernement arabe à prendre une mesure militaire directe en réponse à ce qu’ils considèrent comme le massacre continu des civils palestiniens. Pour leurs adversaires, ils demeuraient une organisation armée soutenue par l’Iran et menaçant la liberté de navigation.

    Les deux lectures existent. Mais une chose est certaine : les Houthis avaient réussi à transformer leur isolement en capital politique et c’est précisément ce que les gouvernements occidentaux ont du mal à comprendre. Bombarder un adversaire ne suffit pas nécessairement à le faire disparaître. Parfois, on lui offre simplement une meilleure propagande.

    Et si les « rebelles » étaient le gouvernement ?

    Il n’y a évidemment pas de problème particulier à continuer de les appeler familièrement les Houthis. Le terme est désormais installé dans l’usage. Mais politiquement, la question mérite d’être posée autrement.

    Plutôt que de considérer systématiquement Ansar Allah comme une simple milice rebelle, pourquoi ne pas regarder la réalité du pouvoir au Yémen telle qu’elle est ?

    Dans cette perspective, certaines offensives récentes peuvent être présentées par les Houthis non pas comme une nouvelle aventure militaire d’une milice, mais comme une tentative du pouvoir yéménite de récupérer les portions du territoire national encore contrôlées par des forces soutenues par l’Arabie saoudite.

    Évidemment, ce récit ne convient pas à tout le monde. Il faudrait alors reconnaître que le fameux « gouvernement yéménite » n’est pas simplement l’autorité que les puissances étrangères ont choisi de reconnaître, mais qu’une autre autorité exerce effectivement le pouvoir sur une grande partie du pays et là, soudain, la géopolitique devient beaucoup moins confortable.

    Les attaques contre l’Arabie saoudite ont encore accentué cette vulnérabilité. Lorsque des missiles et des drones houthis ont atteint Riyad et visé des installations liées au carburant à proximité de l’aéroport international King Khalid, le message était difficile à manquer : la profondeur stratégique de la monarchie saoudienne n’était plus aussi profonde qu’elle voulait bien le croire.

    Le problème est que les Houthis ne se considèrent pas comme de simples supplétifs iraniens. Ils affirment au contraire être indépendants de Téhéran et refusent l’idée d’être une simple marionnette iranienne. Leur discours est limpide : ils prennent leurs propres décisions et défendent leurs propres intérêts. La vieille recette médiatique « Iran = télécommande, Houthis = jouet » est donc un peu courte pour décrire une réalité beaucoup plus complexe.

    Et si Riyad se retrouvait pris au piège ?

    Si les Houthis continuent de démontrer leur capacité militaire face aux Saoudiens et aux forces qui les soutiennent, ils pourraient être tentés d’aller beaucoup plus loin. Certains pourraient même considérer qu’une occasion historique se présente de reprendre des territoires perdus il y a près d’un siècle.

    Un tel scénario, s’il allait jusqu’à une défaite de l’armée saoudienne sur le territoire actuel du royaume, provoquerait évidemment un séisme géopolitique majeur. L’effondrement de l’autorité centrale, la fragmentation du royaume et la remise en cause de l’équilibre régional ne relèveraient alors plus de la fiction politique, mais d’une crise internationale aux conséquences considérables.

    Et c’est ici que l’histoire des Houthis rejoint celle d’Israël, de l’Iran et des ambitions territoriales qui traversent depuis des décennies le Moyen-Orient.

    Le vieux rêve du « Grand Israël »

    L’une des raisons fondamentales de l’hostilité dirigée contre l’Iran est précisément son statut de puissance régionale capable de contester l’hégémonie israélienne. Tant que l’Iran demeure une puissance intacte, indépendante et militairement crédible, les projets d’expansion israéliens rencontrent davantage d’obstacles.

    Depuis plusieurs générations, une partie de la droite israélienne et certains courants du sionisme chrétien américain ont défendu une vision d’Israël étendue « du Nil à l’Euphrate », en s’appuyant notamment sur des interprétations religieuses de l’Ancien Testament. Dans sa version maximaliste, cette représentation ne s’arrête évidemment ni à Gaza ni à la Cisjordanie. Elle englobe la Jordanie, le Liban, une grande partie de la Syrie, de l’Irak, de l’Arabie saoudite et de l’Égypte. Autrement dit, une bonne partie du Moyen-Orient.

    Des cartes de ce prétendu « Grand Israël » ont d’ailleurs été utilisées depuis longtemps par certains militants de l’extrême droite israélienne. Le problème est que derrière les jolies cartes et les couleurs bibliques se trouvent des millions d’êtres humains, et les peuples ont cette curieuse manie de ne pas apprécier qu’on redessine leur pays à leur place.

    Certains discours les plus extrêmes évoquent ouvertement l’expulsion, le déplacement forcé ou la domination des populations vivant sur ces territoires. Les cartes, elles, restent parfaitement propres. Les conséquences humaines le sont beaucoup moins.

    Gaza, le Liban et la logique de l’expansion

    Depuis deux ans, Gaza a été dévastée par la guerre. Et depuis l’ouverture d’un nouveau front contre l’Iran, le sud du Liban a lui aussi subi des destructions massives. Pour ceux qui voient le conflit à travers le prisme d’une expansion territoriale israélienne, ces événements ne peuvent donc pas être dissociés. L’administration Trump a par ailleurs prévu de fournir à Israël des dizaines de milliers de bombes d’une tonne. Une quantité pareille ne relève plus vraiment de la petite démonstration de force diplomatique. Avec une tonne d’explosifs, même les cartes géographiques commencent à devenir nerveuses.

    Mais voici le paradoxe.

    Si l’Iran sort renforcer de la confrontation, si les États-Unis réduisent leur présence militaire dans la région et si les puissances arabes refusent de se laisser entraîner dans une nouvelle guerre sans fin, alors les rêves d’un « Grand Israël » deviennent nettement plus difficiles à concrétiser. La géopolitique, décidément, est une mauvaise élève : elle refuse régulièrement de suivre les plans écrits à l’avance.

    Riyad, Israël et les nouveaux calculs

    Reste la grande comédie diplomatique : la menace houthie finira-t-elle par jeter les Saoudiens dans les bras d’Israël ? J’estime d’ici des négociations sous les roquettes : Riyad, isolée par les tirs sur sa capitale et lâchée par un parrain américain distrait, signant les accords d’Abraham en échange d’une protection de Tsahal. Surtout si les États-Unis envoient la purge massive d’attaques promises juste après leurs élections de mi-mandat. On croise déjà chez certains princes intellectuels sunnites un cynisme à peine voilé du genre « Dieu doit drôlement aimer les Juifs pour leur donner tout ça ». Un refrain qu’un certain  prince de la maison Saoudite entonnait déjà il y a belle lurette.

    Ce qui se joue en mer Rouge est peut-être le premier acte du naufrage impérial. En voulant remodeler le Moyen-Orient par la force, les États-Unis risquent d’y laisser leur leadership mondial déjà bien entamé. Israël aurait pu être un voisin pacifique ; il a préféré rejouer l’éternel tableau du « diviser pour mieux régner », porté à bout de bras par l’arsenal américain. Sauf que le pendule historique adore revenir dans la figure de ceux qui l’ont lancé. Et face à un Iran bien décidé à décrocher son assurance-vie nucléaire, la puissance d’Israël vacille sur ses bases.

    Le Moyen-Orient au bord d’un nouveau basculement

    Les attaques récentes des Houthis pourraient donc n’être qu’un avant-goût de ce qui attend le Moyen-Orient. Elles peuvent renforcer les alliances existantes, provoquer de nouvelles confrontations, accélérer le rapprochement entre certains États arabes et Israël ou, au contraire, produire l’effet inverse : une remise en cause plus profonde de la présence américaine dans la région.

    Car le véritable enjeu dépasse désormais largement le Yémen.

    Si les États-Unis perdaient progressivement leur capacité à imposer leur volonté militaire au Moyen-Orient, leur influence politique mondiale pourrait elle aussi être affectée. Et cette influence, déjà contestée sur plusieurs fronts, ne repose pas seulement sur les porte-avions. Elle repose aussi sur la conviction, largement entretenue depuis des décennies, que Washington est capable de décider du rapport de force régional.

    Cette conviction pourrait bien être en train de s’effriter. Israël aurait pu choisir d’être un partenaire régional parmi d’autres, capable de construire des relations économiques, diplomatiques et politiques avec les sociétés du Moyen-Orient. Au lieu de cela, ses gouvernements successifs ont largement privilégié une logique de puissance, de fragmentation des adversaires et d’alliances fondées sur la supériorité militaire.

    La vieille règle impériale du « diviser pour régner » n’a rien de spécifiquement juif elle appartient à l’histoire universelle des empires mais elle devient particulièrement explosive lorsqu’elle est combinée à une politique d’occupation, de domination militaire et de soutien inconditionnel d’une superpuissance.

    Et sans le soutien politique, financier et militaire des États-Unis, cette stratégie aurait évidemment rencontré des limites beaucoup plus importantes. Mais le balancier finit toujours par repartir dans l’autre sens. Les rapports de force ne sont jamais éternels. Les empires non plus.

    Et Téhéran, de son côté, a tiré la leçon qui compte : la véritable garantie de souveraineté, dans ce nouveau Moyen-Orient, ce sera l’indépendance nucléaire la seule chose que personne, jamais, n’ose bombarder deux fois.

    C’est précisément pourquoi la question nucléaire iranienne demeure si explosive.

    Car derrière toutes les déclarations officielles, toutes les frappes, tous les sommets diplomatiques et toutes les grandes cartes colorées, se trouve une question beaucoup plus simple : qui aura, demain, le pouvoir de dire non au Moyen-Orient ?

    Et c’est probablement là que se joue la véritable bataille.

    A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
    « Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »